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Natalie Cornett, The Politics of Love. Gender and Nation in Nineteenth-Century Poland.

Ithaca, Cornell University Press, 2024, 224 p.

Le livre de Natalie Cornett tente de « mettre au jour la vision du monde plus complexe [des Enthousiastes] » qui – selon l’auteure – « sont rarement enseignées dans le programme d’histoire polonaise » (p. 203). Contrairement au titre de l’ouvrage, il ne s’agit pas d’une étude sur le « genre et la nation » dans la Pologne du XIXe siècle, mais plutôt d’une analyse de la correspondance de Narcyza Żmichowska (1819-1876), principalement de la fin des années 1830 et des années 1840. L’auteure affirme que son livre « va au-delà des analyses littéraires » (p. 23), mais ne présente pas de cadre méthodologique ou théorique précis pour sa recherche. Les déclarations se limitent à des formules telles que : « Cela est obtenu en vérifiant attentivement l’immense base de sources de lettres entre elles et avec d’autres sources » (p. 23). Il est donc difficile de percevoir l’ouvrage autrement que comme une analyse littéraire des lettres, combinée à de brèves introductions contextuelles.

L’ouvrage est composé de cinq chapitres (« 1. Divided from Within and Above: Partition Poland » ; « 2. The Enthusiasts and 1848: From Auxiliary Aids to Revolutionary Leaders » ; « 3. The Right to Love. The Homosocial World of the Enthusiasts » ; « 4. Emancipationists and Goddesses: Reframing the Polish Women’s Question » ; « 5. Women’s Education: From Mother-Educator to Self-Realizer »), d’une introduction (« The Enthusiasts ») et d’une conclusion (« The Enthusiast Legacy »).

L’introduction propose des pistes pour définir les Enthousiastes, groupe informel difficile à cerner (« Le groupe lui-même s’est avéré insaisissable ; ses diverses adhérentes n’avaient ni organisation formelle, ni adhésion, ni même dogme ou objectif », p. 3). Finalement, les Enthousiastes sont définies comme « un mouvement politique et culturel composé de femmes qui soutenaient de plus grandes libertés affectives et civiles pour les femmes, l’indépendance polonaise et la réduction des inégalités sociales principalement par l’éducation et des liens affectifs plus étroits entre groupes sociaux » (p. 4), qui agissaient surtout dans les années 1840. L’introduction promet également une perspective comparative.

Le chapitre 1 introduit le cadre historique du Commonwealth polono-lituanien et de ses partitions. On ne sait pas si l’auteure visait à décrire l’ensemble du long XIXe siècle polonais (1795-1918) ou simplement à présenter le contexte historique de son récit. Citant principalement God’s Playground de Norman Davies, l’auteure décrit l’ascension de la noblesse entre les XIVe et XVIIIe siècles, mais passe sous silence les premières décennies du XIXe siècle – un choix surprenant étant donné l’importance de cette période pour comprendre l’histoire de Żmichowska. La question paysanne, autre partie du premier chapitre, est abordée en s’appuyant sur l’historiographie des années 1950, comme si le « tournant populaire » polonais n’avait pas eu lieu entre 2021 et 2023. La section intitulée « Genrer la nation polonaise » ne fait pas non plus référence à des études récentes, comme si l’historiographie polonaise n’avait pas traité ces sujets ces dernières années. L’auteure mentionne l’existence des partitions, mais sans expliquer leur impact sur la vie sociale, politique et culturelle de la Pologne du XIXe siècle. Le chapitre est rempli de simplifications, comme à la page 30 où le « mouvement national polonais » dans les années 1830 est présenté comme un phénomène simple et cohérent – ce qui ignore, par exemple, le tragique conflit de générations lors du déclenchement de l’Insurrection de Novembre (1830-1831) et ses conséquences ultérieures.

Le chapitre 2 est censé traiter des Enthousiastes et de 1848. Cependant, ses près de vingt premières pages retracent surtout la biographie de Żmichowska, de sa jeunesse à son départ de Poznań pour Varsovie en 1846. Cette partie est suivie d’une brève description du Royaume de Pologne russe, composée principalement de citations d’actes juridiques. L’auteure affirme que « comparé aux partitions autrichienne et prussienne, les autorités russes en Pologne du Congrès établirent un réseau plus fort d’informateurs, une surveillance plus étroite des criminels et suspects politiques, ainsi que des restrictions plus sévères sur l’activité politique et le développement culturel polonais » (p. 70), sans toutefois fournir d’exemples ou de preuves. La question des partitions n’est encore une fois pas traitée sérieusement. Parfois, elles sont présentées comme des États distincts organisant la vie des Polonais de manière radicalement différente ; à d’autres moments, comme des régions d’un même État que l’on peut traverser librement et qui forment une entité politique et culturelle cohérente. Le reste du chapitre décrit la correspondance entre Żmichowska et ses amies, principalement sur des sujets politiques, ainsi que leur engagement dans le milieu révolutionnaire. La conclusion évoque la condamnation de Żmichowska pour avoir diffusé une propagande liée au Printemps des peuples.

Les chapitres 3 à 5 abordent des aspects spécifiques du mouvement des Enthousiastes. Le chapitre 2 peut, donc, être vu comme une introduction, fournissant les faits, noms et dates de base. Le chapitre 3 s’intéresse à l’amitié, y compris aux liens romantiques et sexuels. L’auteure présente un ensemble de citations tirées des œuvres et lettres de Żmichowska, et décrit la relation de celle-ci avec Paulina Zbyszewska, qui se solda par le chagrin d’amour de cette première. Le chapitre 4 passe en revue les arguments utilisés dans les années 1840 sur la question des femmes, en s’appuyant encore une fois principalement sur la correspondance de Żmichowska. Le chapitre suivant, consacré à l’éducation des femmes, compare surtout les visions de Żmichowska et de Klementyna Hoffmanowa, cette dernière ayant été la professeure de la première.

La conclusion est une brève présentation de « l’héritage des Enthousiastes » durant la seconde moitié du XIXe et le XXe siècle. Elle se termine par le constat que les Enthousiastes sont aujourd’hui largement oubliées, et que lorsqu’elles sont mentionnées, c’est surtout pour leur activité patriotique ou les œuvres romantiques de Żmichowska.

L’auteure doit être saluée pour sa connaissance des œuvres et de la correspondance de Żmichowska. Toutefois, presque tous les chapitres de The Politics of Love sont davantage descriptifs qu’analytiques. L’auteure a tendance à construire ses arguments comme une suite de citations tirées d’une œuvre précise (par exemple, p. 150-153 ; p. 193-194). Ainsi, l’histoire de Żmichowska et Eleonora Ziemięcka – et leurs positions sur la question des femmes et sur Dieu, qui entraînèrent finalement la rupture de leurs relations – est intéressante, mais ne mène à aucune conclusion approfondie. L’auteure mentionne en conclusion son objectif d’utiliser l’histoire des Enthousiastes pour dépasser les récits traditionnels sur le XIXe siècle polonais. Pourtant, dans son livre, elle s’arrête souvent avant de véritablement engager un dialogue avec l’historiographie existante – historiographie qui, d’ailleurs, est presque absente de l’ouvrage. The Politics of Love donne l’impression que les Enthousiastes ou la question féminine au XIXe siècle en Pologne n’ont presque pas été étudiées au cours des dernières décennies.

Le dernier manque de l’ouvrage réside dans les comparaisons. Hormis quelques passages sur l’amitié féminine en Europe aux XVIIIe et XIXe siècles (p. 97-100 ; p. 108-109), l’auteure ne situe pas l’histoire des Enthousiastes dans un contexte plus large – un choix incompréhensible, surtout compte tenu des promesses faites dans l’introduction.

Cette absence, combinée à une approche plutôt descriptive qu’analytique, conduisent à conclure que The Politics of Love doit être perçu comme une sélection d’écrits de Narcyza Żmichowska. En ce sens, il pourrait servir aux futurs chercheurs et chercheuses s’intéressant aux intersections entre histoires du genre et histoires nationales. Comme l’auteure le souligne à juste titre, l’histoire et la pensée des Enthousiastes pourraient être utilisées pour « contrer les récits affirmant que le féminisme est un élément étranger à une Pologne moralement intacte ». Toutefois, cette tâche nécessiterait des recherches approfondies en histoire sociale et intellectuelle. The Politics of Love pose un certain point de départ pour ces travaux.

Artur Kula

 

Notes de lecture de la revue Le Mouvement social
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (23 octobre 2025). Natalie Cornett, The Politics of Love. Gender and Nation in Nineteenth-Century Poland. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 20 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1513m


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