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Olivier Pavillon, Les Maisons du peuple de Lausanne (1899-1945).

Lausanne, Antipode, 2024, 168 p.

Ancien directeur du Musée historique de Lausanne et spécialiste de l’histoire de l’esclavage, Olivier Pavillon s’attache dans ce bref ouvrage à reconstituer l’histoire des deux Maisons du peuple de la capitale du canton de Vaud. L’étude se divise ainsi en deux parties, une pour chaque maison, mais se consacre pour l’essentiel à la plus ancienne, « la Caroline » (1899-1954), et n’accorde que vingt-quatre pages à « la Maison de Chauderon », inaugurée en 1936 et toujours active aujourd’hui. Paradoxalement, cette disparité dans le traitement est inversement proportionnelle aux sources disponibles. Alors que la Maison de Chauderon a confié un important fonds aux Archives de la ville de Lausanne, seule la presse permet de reconstituer l’histoire de la Caroline. Ainsi, l’auteur met l’accent sur l’analyse détaillée des activités publiques et sur l’insertion des Maisons du peuple dans les débats et les concurrences qui traversèrent les courants locaux du mouvement ouvrier. Pour restituer ces enjeux, il accorde une attention particulière aux acteurs et actrices de cette histoire, qu’il s’agisse des figures réformatrices ou des militants ouvriers.

La première Maison est en effet l’œuvre de la Ligue d’action morale, initiée en mai 1899 par un groupe de professeurs d’université et de notables. Leur projet d’une « fondation philanthropique et populaire », résolument paternaliste, vise explicitement à gommer les antagonismes de classe et à éviter les mobilisations ouvrières (grèves, boycotts, etc.). En effet, malgré l’absence de grandes concentrations industrielles, la croissance de la population ouvrière et le développement urbain s’accéléraient alors à Lausanne. Outre le secteur traditionnel du livre, le premier essor du tourisme stimulait en particulier les activités dans le bâtiment et la construction. Au cours de ses premières années, la Maison du peuple eut d’abord une existence virtuelle et itinérante, dans différents lieux et salles de la ville, sous la forme de cours et de conférences. D’emblée s’affirma la vocation éducative et hygiéniste, en particulier par la promotion de la tempérance ou de l’abstinence antialcoolique. La figure d’Anton Suter (1863-1942) domine largement les premières décennies de la « Grande Maison », inaugurée en octobre 1901 dans les locaux d’une ancienne salle de musique et de ses dépendances, dont il s’était porté acquéreur. « Notable atypique », selon la formule de Marc Vuilleumier (p. 36), docteur en droit, diplomate, Suter adhéra au Parti socialiste puis, en 1909, au Parti ouvrier socialiste, qu’il représenta au Conseil communal et au Grand conseil du Canton de Vaud dans les années suivantes. Si la Caroline fut dès l’origine un lieu de réunions et de permanences pour la plupart des organisations ouvrières, les tensions autour du projet furent récurrentes. En effet, l’alliance avec les élites intellectuelles et les notables locaux n’allait pas de soi pour des militants attachés à l’autonomie ouvrière, qu’ils soient ancrés dans l’héritage de la Société du Grütli1, comme l’avocat Aloys Fauquez, résolument hostile à la « fusion des classes » (p. 22), ou qu’ils représentent des courants libertaires et syndicalistes révolutionnaires, comme le typographe d’origine française Joseph Karly.

La Maison du peuple de Lausanne s’inspirait explicitement du « modèle belge2 », et plus spécifiquement de « l’œuvre de concorde et de fraternité » symbolisée, selon Georges Renard, par les maisons de Bruxelles et Gand. Olivier Pavillon souligne toutefois les limites que rencontra rapidement cette ambition : « C’est l’étonnante contradiction de cette Maison du peuple, qui met sur pied un programme culturel d’une qualité et d’une diversité remarquables, tout en ouvrant ses locaux à toutes les tendances du mouvement syndical et socialiste de l’époque, sans que les deux mondes ne s’interpénètrent véritablement » (p. 55).

L’ambition culturelle s’affirmait en particulier dans le domaine musical, à la faveur de la destination initiale de la salle et de son excellente acoustique, ainsi que dans le choix des sujets et l’invitation d’intervenants prestigieux dans tous les domaines, comme le détaille en particulier le chapitre 13 (« Demandez le programme ! », p. 77-82). Les exposés de leaders socialistes européens (Jean Jaurès, Émile Vandervelde, etc.) et de scientifiques ou d’écrivains éminents alternaient ainsi avec les causeries pédagogiques ou antireligieuses et avec les conférences sur la contraception ou les syndicats féminins, à l’initiative de militantes féministes comme Hélène Monastier. On relève également la tentative de faire émerger un « théâtre du peuple », au répertoire spécifique, à la fois populaire et engagé. Pour autant, dans l’ensemble et de l’aveu même des initiateurs, cette programmation ne parvint jamais à conquérir le public populaire et restait très majoritairement destinée aux élites culturelles de la ville.

Cette contradiction travaille également le financement de la Maison, largement dépendant des initiatives privées, et en premier lieu des subsides d’Anton Suter lui-même. À l’inverse, les deux coopératives de consommation créées en 1902-1903, avant de fusionner en 1910, ne suffirent jamais à fournir des ressources suffisantes au fonctionnement de la Caroline.

Les attaques contre la tutelle de Suter et les revendications croissantes d’autonomie, portées par les militants syndicalistes révolutionnaires, devenus majoritaires au sein de l’Union ouvrière et dans les syndicats locaux, et par les animateurs du Pari socialiste ouvrier lausannois (PSOL), se développèrent continuellement, jusqu’à la création en juillet 1916 du Cercle ouvrier de Lausanne, première étape vers la fondation d’une seconde Maison du peuple. Après la Première Guerre mondiale, la Caroline continua de déployer une activité culturelle ambitieuse et s’affirma plus explicitement comme une université populaire. Si elle comptait encore environ 4 500 membres individuels et collectifs dans les années 1920, la crise, avant tout financière, s’accrut après 1936. La mort de ses principaux animateurs, en premier lieu celle d’Anton Suter en 1942, marqua de fait celle du projet, même si elle ne fut entérinée qu’en 1952, avec la fin officielle des activités, suivie de la démolition du bâtiment, deux ans plus tard.

En 1916, la création du Cercle ouvrier bénéficia du soutien de la quasi-totalité des syndicats et des groupes socialistes lausannois. Les premières années furent là aussi marquées par le nomadisme, jusqu’à l’installation permise par l’achat en 1925 du « Café Helvétique », rue du Grand-Saint-Jean. Un nouvel essor s’amorça alors. En 1930, le Cercle ouvrier, qui comptait 2 500 membres, put s’engager dans la construction d’une nouvelle Maison du peuple, à Chauderon, à l’ouest de la ville, avec l’appui de la municipalité, conquise au même moment par le PSOL. Inaugurée en 1936, la Maison du peuple de la place Chauderon vint en quelque sorte confirmer l’autonomie des cultures ouvrières et populaires. À rebours de la culture légitime promue par la Caroline, s’y déployaient de multiples activités de loisir, « essentiellement récréatives : bals, jeux de cartes, tombolas, billards, sans oublier une excursion annuelle en bateau sur le lac », ainsi que de multiples clubs sportifs ouvriers (p. 129). En dépit de la concurrence avec la Caroline, y compris sur l’usage du nom de « maison du peuple » au cours des années 1930, de multiples occasions ou projets suscitèrent des rapprochements, d’autant que les deux initiatives firent face à la même hostilité des conservateurs et des réactionnaires, tout au long de leur histoire. Au sein du Cercle ouvrier lui-même, au cours des années 1920 et 1930, les tensions se cristallisèrent également, selon Olivier Pavillon, autour des tentatives d’infiltration communistes, à l’origine de nombreux incidents ou conflits. Dès 1946, la construction d’un nouveau bâtiment fut mise à l’étude et aboutit à celle de l’actuelle Maison du peuple de Chauderon, finalement inaugurée en 1961. Cette séquence plus récente n’est toutefois pas abordée dans le livre.

L’ouvrage d’Olivier Pavillon s’assortit de nombreuses illustrations qui donnent à voir les acteurs et actrices de cette histoire, de multiples documents ou extraits de presse, mais aussi bien sûr les lieux eux-mêmes. Cette étude pourra contribuer à la réflexion comparative sur les lieux et les bâtiments propres au mouvement ouvrier (maisons du peuple, bourses du travail, maisons des syndicats, etc.), auxquels Danielle Tartakowsky a consacré une récente synthèse pour le cas français3. Toutefois, alors que l’auteur intègre bien l’enjeu de la localisation des bâtiments dans le tissu urbain et dans la géographie sociale de Lausanne, on peut regretter que l’architecture des deux maisons et la matérialité des lieux – y compris les équipements, l’ameublement, la décoration, etc. – ne soient pas étudiées plus en détail, notamment afin d’éclairer l’organisation concrète des espaces que suscite la cohabitation de diverses missions et de différents types d’acteurs sociaux et politiques, en particulier dans le cas de la Caroline. Mais sans doute faut-il avant tout incriminer ici les lacunes des sources.

Paul Boulland


  1. Courant patriotique et démocratique regroupant les compagnons artisans à partir des années 1840, la Société du Grütli s’associe au socialisme suisse au cours du dernier quart du XIXe siècle. ↩︎
  2. Cahiers Jaurès, n° 255-256, « Le “modèle” belge. Une inspiration pour le mouvement ouvrier européen (1870-1930) », 2025. ↩︎
  3. Danielle Tartakowsky, Les syndicats en leurs murs. Bourses du Travail, maisons du peuple, maisons des syndicats, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2024. ↩︎
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (20 octobre 2025). Olivier Pavillon, Les Maisons du peuple de Lausanne (1899-1945). Le carnet du Mouvement social. Consulté le 13 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14zjl


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