Patrice Lajoye, Aux origines d’Arsène Lupin. Ostrowski, rat d’hôtel à la Belle Époque.
Paris, CNRS Éditions, 2024, 190 p.
S’il en est un, l’hôtel est bien un espace social. S’y côtoie une foule bigarrée mêlant clientèles plus ou moins fortunées et plus ou moins intègres, employés et employées plus ou moins affairés et plus ou moins aimables, chauffeurs plus ou moins impatients attendant leurs clients et clientes, et un reste indéfinissable de curieux, de membres du service de sécurité ou de personnes dans l’attente d’un hôte logeant dans l’établissement. Cette foule s’entremêle selon des rythmes qui s’accordent avec les arrivées et les départs. Personne ne soupçonne qu’elle peut cacher pendant des années des filous prêts à s’emparer de biens laissés distraitement à la vue de tout un chacun. Pire encore, des filous qui, la nuit, se faufilent, en tenue adaptée, dans les chambres pour y dérober ce que les hôtes avaient cru laisser en toute sécurité. Loin d’être un havre de paix et de sûreté, l’hôtel se meut en un lieu déroutant, voire dangereux, fréquenté par un public mal intentionné. Ces événements peuvent paraître invraisemblables et dignes de romans policiers. Maurice Leblanc, avec son célèbre Arsène Lupin, a bien décrit ce genre de personnages dans de multiples romans hauts en couleur.
Au hasard d’une enquête qu’il menait avec son épouse sur les traductions d’un poète russe, Patrice Lajoye tombe sur une affaire de meurtre. Poussant l’investigation sur la pègre russe sévissant à Paris, il vient à faire la connaissance d’un dénommé Georges Ostrowski, né en Ukraine, jugé à Caen en 1901 puis évadé de la prison où il était détenu, « un véritable gentleman, accompagné d’une dame qui surpassait en élégance toutes les bourgeoises de la ville. Un homme qui, de plus, s’évada de la manière la moins rocambolesque qui soit : en passant tout simplement par la porte, au grand jour ! » (p. 8). Histoire rocambolesque, s’il en est, mais histoire qui a d’autres antécédents, tant s’en faut, et qui a des suites. Au cours de son enquête, Patrice Lajoye découvre que cet escroc a sévi dans les hôtels réputés de France, mais aussi de Suisse, d’Allemagne, d’Angleterre, d’Autriche, de Belgique, d’Italie pendant… cinquante ans, de 1878 à 1928. C’est sur les traces de ce filou de « première classe » qui a écumé des dizaines d’hôtels et plumé de nombreux hôtes fortunés que l’auteur décide de s’engager. Mais plus qu’une simple histoire de gangsters de haut vol, son étude montre les linéaments d’une société bourgeoise heureuse de trouver dans un hôtel un lieu de distinction et de « monstration » où étaler sa richesse, dans une société avide de paraître mais aussi consciente qu’elle trouve dans ces établissements tous les dispositifs lui assurant apparemment une totale discrétion… et surtout qui lui évitent les ennuis que la confrontation avec « le peuple » peut provoquer. Or, cet entre-soi n’est pas réductible à une zone de confort, le voisinage inopiné d’un adorable compagnon de table peut révéler, oh surprise, un redoutable filou.
Comprendre les modes opératoires, tant sur la façon de commettre des larcins que sur la façon de se défendre devant polices et tribunaux et sur celle d’écouler la marchandise volée, a nécessité de longues recherches. Se servant surtout de coupures de presse et d’archives judiciaires là où c’était possible, Lajoye reconstitue ce monde interlope et parvient à décrypter minutieusement les actes commis et les stratégies mises en place par son personnage. Il en dessine les profils : vêtements, outils, stratégies, réseaux, complicités. Le rat d’hôtel – comme on commence à l’appeler – n’est pas le gars niais qui veut s’enrichir à bon compte. Il est malin, audacieux, calculateur, acteur, séducteur, menteur, bref, les qualités sont nombreuses et très efficaces en cas d’arrestation. Coincé, le personnage sait se défendre et use de tous les subterfuges pour tromper ses poursuivants quitte à… s’évader. L’artifice le plus courant est le changement d’identité. En s’intéressant particulièrement à Georges Ostrowski, Lajoye découvre les multiples noms dont il use selon les circonstances : il est Hirsch Jakow Gregory à Berlin, Gregory à Milan, Isaac-Henri-Grégoire ou Gersch Isaac à Montpellier, Georges à Thonon-les-Bains, Georges-Michel ou Michel-Georges à Caen. À Nice, Georges semble le nom usuel, mais dans certains documents, il devient Gerch Ostrowski ou encore Arthur Newman, Theodore d’Erankoff, Seramloff, René de Rankoff, qu’il utilise indifféremment à Biarritz, Monte-Carlo et encore à Nice… Et cela continue avec l’adjonction d’un titre : comte ou baron Gustave d’Osten-Sacken. Son imagination est débordante. Intéressante est sa posture non violente ; toujours prêt à s’excuser ou à trouver de commodes alibis. Plaidant son innocence, il échappe souvent à une police médusée qui ne tarde pas à lancer à ses trousses de jeunes détectives spécialisés. Il n’hésite pas non plus à écrire à des hommes politiques, députés ou ministres pour faire valoir son cas sans toujours le succès attendu. L’homme est à plusieurs reprises condamné à des peines plus ou moins légères avant de disparaître totalement des radars en octobre 1928. Il n’est pas seul dans ce cas. L’auteur cite d’autres personnages avec des palmarès encore plus éloquents : Rudolf Stollmann, alias le baron Koenig, le « roi des rats d’hôtels » José Ochoa, Georges Manolesco, Dimitri Dimoula (ou Dimoulas), Urbain Marius Thaüst, sans compter les complices…
Au-delà de la vie pour le moins aventureuse d’Ostrowski, Patrice Lajoye pose un regard éclairant sur l’attrait de la richesse et de sa possession. Une carrière de cinquante ans dans les hôtels dans l’unique but de commettre des vols interroge sur la santé mentale de notre homme et sur son addiction. Mais l’enquête de Lajoye montre tout l’intérêt à porter l’attention sur les aspects sociaux d’une activité à nulle autre pareille. La fascination pour l’or ne naît pas bien sûr avec l’hôtel de luxe. Mais elle est certainement activée par la création d’un espace où la richesse s’affiche abondamment et où elle est prête à se laisser désirer et dérober moyennant… quelques artifices très contestables.
Si la première partie de l’ouvrage s’attache à décrire de manière très pointue les faits et gestes de notre voleur de haut vol, la deuxième – la plus importante en nombre de pages – délivre avec beaucoup d’honnêteté les sources – ou plus précisément, des extraits de sources – qui ont permis à Patrice Lajoye de construire son objet : quelques rapports de police, mais surtout des sources journalistiques. Même si l’intention est louable, on reste sur sa faim devant la longueur de ce dossier – près de 100 pages. Les répétitions sont très nombreuses parce que les descriptions des forfaits de notre rat d’hôtel sont identiques, même si les lieux changent ainsi que les plaidoiries devant les tribunaux. On aurait mieux aimé un plus grand questionnement sur ces sources, notamment sur le plan de l’histoire sociale (les liens entre luxe et société), de l’histoire de la police et de l’histoire de la justice. Se contenter de lire des extraits n’aide pas le lecteur à comprendre la problématique, surtout si les questions ont bien été posées au départ. Il en ressort frustré.
Si la carrière d’Ostrowki s’interrompt en 1928, les rats d’hôtels continuent de sévir jusqu’en… 2025. Chose étonnante, dans l’édition du 6 juin 2025 du journal suisse 24 Heures, le quotidien fait mention d’un procès qui a eu lieu devant le tribunal correctionnel de l’arrondissement de Lausanne. Il concerne les agissements d’un Colombien de 48 ans qui a fait, dès 2023, des grands palaces suisses son terrain de jeu : le Beau-Rivage Palace à Lausanne, le Park Hyatt à Zurich, l’hôtel Victoria-Jungfrau d’Interlaken ou encore l’hôtel Kulm à Saint-Moritz : « Le coupable se faisait passer pour un client fortuné qu’il avait repéré dans l’établissement de prestige. Profitant de l’absence temporaire de la victime, il se faisait remettre la clé de la chambre à la réception, parfois en présentant une carte d’identité factice. Puis pillait les lieux : des milliers de francs de numéraires (francs suisses, dollars, euros, livres sterling, roupies indiennes), une montre Rolex à 25 000 francs, une bague de marque Fred à 10 000 francs et autres sacs à main de luxe. Ou encore des cartes de crédit, du matériel informatique, des valises. Une partie seulement de ces objets a été récupérée » (24 Heures, 6 juin 2025).
L’enquête montre aussi que l’escroc a sévi dans le monde entier pendant trente ans. Parlant sept langues, il fait l’objet d’un documentaire sur YouTube, d’une biographie en espagnol, d’une page Wikipédia et de nombreux articles dans la presse internationale. Le tribunal de Lausanne lui a infligé trois ans de prison ferme.
Laurent Tissot
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (6 décembre 2025). Patrice Lajoye, Aux origines d’Arsène Lupin. Ostrowski, rat d’hôtel à la Belle Époque. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 20 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15ah1


