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Clément Fabre, À l’ombre de la race. Chine, XIXe siècle. Une autre histoire des savoirs sur les corps.

Paris, CNRS Éditions, 2025, 374 p.

Avec À l’ombre de la race, Clément Fabre, maître de conférences à l’Université Paris-Est Créteil, consacre un ouvrage aux savoirs pratiques élaborés au cours du XIXe siècle par des diplomates, missionnaires et médecins occidentaux (majoritairement français et britanniques) sur la « différence des corps » chinois. La période étudiée s’étire des années 1830, à la veille de la première guerre de l’opium, aux années 1920, au lendemain de l’effondrement de l’empire. Elle correspond donc peu ou prou au dernier siècle de la dynastie Qing, marqué par l’empiètement croissant des impérialismes et la création d’enclaves coloniales. Le parti pris central de l’ouvrage est de distinguer les pensées de la « distance » (qui postulent une différence irréductible et générale des corps chinois et occidentaux, et dont les théories racialistes de la fin du siècle sont une forme extrême) des savoirs de « l’écart », plus partiels et locaux, constitués sur le terrain et commandés par des impératifs pratiques : se faire accepter de la population, se faire passer pour chinois, soigner les locaux, organiser la coexistence, reproduire le confort européen en Chine, etc. L’auteur s’attache à cette deuxième catégorie de « savoirs sur les corps ».

Après un premier chapitre consacré à l’expérience sensible d’étrangeté (de « désajustement » de leurs habitus en Chine) des résidents occidentaux, qui les conduit à formuler des hypothèses sur la différence des corps chinois (moindre sensibilité aux odeurs, au bruit, au confort, etc.), le deuxième chapitre s’attache à montrer que diplomates, mais aussi missionnaires et médecins, ont à cœur de s’adapter à cet environnement pour mener à bien leurs missions au plus près des Chinois, tant ils se considèrent comme des « agents d’influence » de leurs organisations et de leurs pays respectifs. Le chapitre 3 met en scène ces « agents d’influence » investissant le « champ sinologique » en métropole, où ils font valoir leur expérience du terrain par opposition aux savants en chambre, tout en sacrifiant souvent au désir de « distance » du public et de leurs concurrents. Le chapitre 4 reprend la vieille question de « l’étiquette » chinoise, telle qu’elle est perçue par les résidents occidentaux, mais en mettant l’accent sur les enjeux pratiques que posent son interprétation et son incorporation. Le chapitre 5 étudie le milieu des médecins occidentaux en Chine et la constitution tâtonnante d’un « savoir soigner » les Chinois, à l’épreuve des pratiques, des savoirs et des dispositions des patients comme des médecins chinois. Le chapitre 6, enfin, est consacré au thème prégnant, dans les sources européennes, de l’impassibilité chinoise, qui recouvre autant la résistance présumée à la douleur que la capacité à dissimuler ses émotions.

Le mérite le plus évident de cet ouvrage est de renverser une perspective courante dans l’historiographie des savoirs coloniaux ou impériaux : celle, qu’on pourrait appeler scottienne (l’auteur préfère une référence aux « centres de calcul » de Bruno Latour), qui oppose une connaissance « métropolitaine » surplombante et uniformisante, plaquant sur les nuances locales un logiciel qui les arase, avec des effets potentiellement destructeurs du réel ainsi schématisé. Or, sans postuler une illusoire étanchéité entre le registre de la « distance » et celui de « l’écart » (les mêmes auteurs passent parfois de l’un à l’autre), Clément Fabre montre que le second ne se réduit nullement au premier, et n’y conduit pas nécessairement. Les théories globalisantes de la différence des corps chinois, communes à la fin du XIXe siècle, apparaissent surtout comme un « recyclage » (p. 332) parfois abusif des savoirs pratiques de l’écart produits par les « agents d’influence ». Ces derniers sont loin d’échapper aux préjugés et aux effets d’optiques de leurs privilèges dans une Chine investie par les impérialismes européens, mais ils ne visent pas d’emblée à produire des généralisations essentialisantes – voire, à l’occasion, s’y refusent, même s’ils sont incités à y céder quand ils cherchent à investir le « champ sinologique » en Europe. (On notera donc, accessoirement, que le titre du livre ne rend guère justice à sa démarche : pour le lecteur pressé, il pourrait le faire passer à tort pour un énième essai sur les représentations raciales à l’ère impériale.)

La « digestion » différentialiste et essentialiste des savoirs de terrain en métropole a été mise en lumière dans d’autres contextes, comme pour l’anthropologie en général par Johannes Fabian ou pour les savoirs africanistes par Emmanuelle Sibeud. Hors le terrain chinois, la singularité de l’étude de Clément Fabre est de commencer le plus loin possible des savoirs formalisés, ses « agents d’influence » étant avant tout des praticiens immergés dans la vie quotidienne d’un pays auquel ils tentent de s’adapter – et dont ils ont une connaissance (ou une méconnaissance) « par corps » avant-même de s’essayer à l’ethnographie. L’auteur met au service de son enquête une attention très fine aux acteurs, aux situations et aux types de sources (de nombreux imprimés, dont la genèse est toujours retracée quand cela est possible, des archives diplomatiques et émanant des missions étrangères, des revues médicales spécialisées, des correspondances, des papiers personnels).

Tout ceci fait enfin de l’ouvrage, bénéfice incident mais nullement négligeable, un état des lieux, nécessairement incomplet, mais très précis des savoirs et des représentations sur la Chine à l’époque de l’impérialisme triomphant. Gageons que sa lecture sera longtemps indispensable pour qui s’engagera dans cette voie, et qu’il inspirera des chercheurs travaillant sur d’autres terrains.

Comme toute entreprise de cette ambition, À l’ombre de la race soulève aussi un certain nombre de questions. Certaines tiennent à l’exécution de son imposant programme de recherche. Premièrement, le plan thématique s’imposait certes, mais on aimerait mieux comprendre la façon dont les soubresauts de l’histoire politique affectent les savoirs étudiés. À cet égard, les quelques pages consacrées à la « mise à l’épreuve » du cliché de l’impassibilité chinoise par la révolte des Boxers suggèrent une piste féconde et peu explorée, qui aurait en outre permis d’introduire une autre catégorie « d’agents d’influences » : les militaires, absents du livre, qui jouèrent souvent un rôle de premier plan dans l’élucidation et la mutation des éthos corporels chinois.

Deuxièmement, si les protagonistes occidentaux du livre sont soigneusement replacés dans l’histoire européenne des sensibilités, on peut regretter que la dimension sociologique de leurs dispositions soit peu restituée, alors même que l’auteur (comme d’ailleurs ses sujets, p. 199-200) est bien conscient qu’il n’est pas de rencontre entre deux « cultures », mais entre des segments déterminés de deux mondes sociaux. La catégorie d’« agent d’influence », pour émique qu’elle soit, semble en outre appliquée de manière un peu schématique à une nébuleuse d’acteurs dont le livre lui-même montre qu’ils sont animés par des illusionis (pour reprendre le vocabulaire bourdieusien du livre) assez diverses, que restitue mal l’opposition binaire entre « mission d’influence » et « philanthropie » (p. 106 sq).

La tendance de l’auteur à toujours privilégier ce premier mobile paraît, à l’occasion, un peu excessive. L’inconfort des vêtements chinois est ainsi rapporté à l’enjeu du travestissement des missionnaires, « l’impassibilité » des Chinois au besoin de mener les procès devant les tribunaux mixtes, l’étonnement face à leur stoïcisme à une évaluation (dépréciative) du paganisme local par les missionnaires, etc. Tout ceci au détriment d’interprétations plus simples (et, certes, plus décevantes), comme la curiosité, la recherche d’un effet de miroir ou le poids des héritages – on sait ce que la sinologie du XIXe siècle doit encore à celle, globalement mieux disposée, du XVIIIe1.

Ce systématisme, qui tranche sur le sens de la nuance dont l’auteur fait preuve par ailleurs, a pour conséquence une certaine asymétrie de traitement entre acteurs occidentaux et chinois. Il faut saluer, de la part d’un chercheur non sinisant, le considérable travail de lecture de l’historiographie sur la fin de l’empire Qing, mais il arrive que celle-ci soit quelque peu sollicitée pour forcer le contraste entre le désir de savoir/pouvoir (et la myopie) des « agents d’influence » occidentaux et un réel chinois dont la complexité leur échappe. La présence fréquente des cadavres sur la voie publique, qui frappe tant les résidents occidentaux, ne peut s’expliquer par les seules « règles encadrant sous les Qing le lieu des autopsies » (p. 39-40) ; le tabou de l’amputation chez les Chinois doit certes être nuancé, mais il est excessif d’écrire qu’il est « largement exagéré » par les médecins étrangers (p. 249) ; l’image de « l’étiquette » chinoise comme une « performance – interprétable parce que consciente et réfléchie – de gestes rituels » (p. 173), et non seulement comme un habitus incorporé, ne procède pas seulement d’« un regard excessivement interprétatif » (p. 206), etc.

Malgré sa subtilité, À l’ombre de la race n’échappe donc pas totalement au biais de tant d’ouvrages sur les situations impériales qui, par une sorte de ruse de la raison ethnocentrique, réservent le geste critique du dévoilement (et l’essentiel de la curiosité) aux sujets occidentaux. On touche ici aux limites intrinsèques de la démarche. Car la connaissance des corps et « par corps » que Clément Fabre reconstitue s’acquiert souvent dans une interaction que l’absence d’accès aux sources en chinois interdit de documenter pleinement. L’appel à « prêter attention au rôle, souvent invisibilisé, des savoirs vernaculaires et des acteurs non européens dans la construction des savoirs » (p. 32) se heurte au même obstacle, conduisant parfois l’auteur à postuler plus qu’à observer l’agentivité chinoise. Ainsi, l’usage d’une littérature prescriptive locale par les rédacteurs de manuels occidentaux d’étiquette chinoise (p. 225) ou l’imitation de gestes médicaux chinois par les médecins occidentaux (p. 264-265) semblent hasardés plus que prouvés. Dans d’autres cas, au contraire, l’agentivité chinoise passe au second plan. Pour prendre un exemple fameux, le rêve d’entrer dans la Cité interdite dénote certainement, chez de nombreux résidents occidentaux, le désir épistémo-érotique de pénétrer l’intimité chinoise, mais il reste illisible sans prise en compte de la politique bien réelle de mise à distance adoptée par la Cour. De même, si le cliché d’une « xénophobie » chinoise attisée par les lettrés est « un moyen commode de fermer les yeux sur les abus bien réels des étrangers en Chine » (p. 68), il ne saurait s’y réduire : le rejet parfois violent auquel les Occidentaux font face engage aussi une riche histoire de l’altérisation et de l’expérience de la « différence des corps » côté chinois – la croyance bien enracinée des patients chinois en une différence somatique entre les populations est d’ailleurs mentionnée (p. 266). Ce n’est pas seulement l’interaction qui se dérobe faute de sources chinoises (et, dans une moindre mesure, d’un usage suffisamment symétrique de la littérature secondaire), mais la possibilité d’une histoire comparée des sensibilités en situation de contact, fût-elle inégale ou violente.

Assurément, ces regrets sont ceux d’un historien de la Chine, alors qu’À l’ombre de la race s’inscrit prioritairement dans le champ de l’histoire épistémique et culturelle de l’impérialisme européen. Mais le cloisonnement institutionnel de ces domaines, en France plus encore que dans le monde anglophone, est justement le problème – dont Clément Fabre n’est pas comptable. On ne peut que souhaiter son dépassement, et il est certain que ce très riche ouvrage représentera longtemps une ressource précieuse pour écrire une histoire « à parts égales » (Romain Bertrand) de la différence des corps.

Victor Louzon


  1. Un mot en passant sur cette question. On ne peut que suivre l’auteur dans son désir de nuancer l’opposition entre des Lumières sinophiles et un XIXe siècle sinophobe, mais il le conduit parfois à noircir un peu le tableau des premières : même chez un critique du mirage chinois des jésuites comme Montesquieu, le ritualisme chinois est bien davantage qu’une simple incarnation du despotisme oriental (p. 170). ↩︎
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (8 mai 2026). Clément Fabre, À l’ombre de la race. Chine, XIXe siècle. Une autre histoire des savoirs sur les corps. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 19 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/166z5


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