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Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige, Thomas Le Roux, Corinne Marache et Julien Vincent (dir.), La nature en révolution. Une histoire environnementale de la France, vol. 1 : 1780-1870 – Pierre Cornu, Stéphane Frioux, Anaël Marrec, Charles-François Mathis et Antonin Plarier (dir.), Les natures de la République. Une histoire environnementale de la France, vol. 2 : 1870-1940

Paris, La Découverte, « Sciences humaines », 2025, 320 p. et 344 p.

L’histoire environnementale renouvelle profondément le questionnement des faits passés et cette initiative collective y participe pleinement. Il n’existait pas jusqu’alors une histoire environnementale globale portée sur la réalité française et plusieurs auteur·es se sont donc associés pour proposer un premier bilan. Elle est scandée en trois volets, chacun comptant entre trois et cinq auteur·es. Les auteur·es se sont ensuite partagés les différents chapitres, selon leur appétence sur le sujet. Notre recension ne porte que sur les deux premiers volumes.

Le premier volume couvre la période de 1780 à 1870. L’ouvrage commence par comprendre l’empreinte matérielle de la France, notamment le fait que l’extraction environnementale et la pollution sont majoritairement une réalité à l’extérieur du pays, mais au bénéfice de celui-ci. La France est le premier importateur de charbon au monde, et le deuxième de biomasse, après la Grande-Bretagne. La naissance de l’écologie républicaine, au moment de la Révolution française et en contrepoint de la féodalité (critiques envers l’ancien système des moulins hydrauliques, envers le déboisement…), permet d’interroger les apports philosophiques, religieux et politiques dans ce domaine dans la première moitié du XIXe siècle. La richesse territoriale de la France paraît être le gage de sa supériorité en Europe, propice à garantir l’indépendance de la République. Contrairement à une idée préconçue, la représentation moderne de la nature n’a pas rendu les contemporains aveugles à la réalité des non-humains.

Si la révolution industrielle est vue comme le règne du charbon, du fer et de la vapeur, les contributions rappellent que le bois comme énergie reste prédominant et que les choix économiques s’accompagnent souvent d’une crainte précoce de pénurie. L’industrialisation passe moins par les grandes usines que par l’intensification du travail vivant, que ce soit pour faire fonctionner les machines ou pour transporter les marchandises. L’ouvrage se place ainsi dans le courant historique du mix énergétique (à l’instar de celui de Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, paru en 2024, cité par ailleurs). Les pollutions ne sont qu’un contrecoup nécessaire et il faut surtout forcer la nature (politiques agricoles) et l’aménager pour gouverner autant les eaux que faciliter les différents flux, par les canaux, les routes, les voies de chemin de fer ou les réseaux télégraphiques. La gestion des paysages, utiles et productifs, est une affaire de protection au bénéfice des urbains.

Le deuxième volume couvre la période de 1870 à 1940, soit la IIIe République, qui est spécifiquement ciblée, également dans la conclusion qui analyse la vision des contemporains de la période de l’État français sur les années passées. C’est plutôt dans ce volume que l’on voit les conséquences de l’ère industrielle, dans une quête de valorisation des territoires, tant en France métropolitaine que dans son empire. Aucun secteur économique n’y échappe, que ce soit l’agriculture, le monde de l’énergie mais aussi le monde scientifique. L’amour du paysage, célébration patriotique de la France comme une Europe en miniature, évolue vers une protection de la nature, notamment en lien avec l’essor du tourisme (lois sur les sites et monuments naturels de 1906 et de 1930, création des parcs naturels).

Les cinq derniers chapitres portent sur la Première Guerre mondiale (un chapitre spécifique) et sur la période post-guerre. L’hygiénisme s’accentue sur les urbains, à la suite de nombreuses enquêtes (en particulier celles de 1908 et 1912) et d’un urbanisme mieux réfléchi (permis de construire à partir de 1902). Les pollutions atmosphériques sont combattues en ordre dispersé et le propos de l’ouvrage montre bien l’activisme des élus pour remédier aux désordres aériens environnementaux. Au sujet des espaces ruraux, il reste beaucoup à faire pour avoir une approche systématique des enjeux environnementaux, mais l’entrée en crise du modèle agricole dans les années 1920 paraît encourager les pratiques traditionnelles réactionnaires. Les mutations économiques en métropole et la mise en valeur de l’empire, via le colonialisme vert protecteur des paysages (parcs naturels) ou le colonialisme prédateur des ressources (minérales en particulier), exacerbent les contradictions. Les thématiques abordées de ce deuxième volume sont chronologiquement moins transversales.

Du fait de mutations sociales qui outrepassent les bornes chronologiques fixistes, certains aspects sont rappelés dans le deuxième volume (sur le foncier colonial, p. 54 et suivantes, à mettre en parallèle avec les pages 121-122 du premier volume ; p. 168-169 sur le paysage avec les p. 296 et suivantes du premier volume). Mais ces croisements sont faits sans répétition, ce qui démontre la qualité des coordinations.

Les auteur·es sont assurément au fait des dernières productions scientifiques, y compris celles à venir puisque quelques thèses en cours sont citées, en attente de leurs résultats. Le prisme environnemental pourrait donner lieu à quelques déformations d’approche. Éric Alonzo montre la sensibilité d’intégration paysagère des ouvrages routiers dès le XVIIIe siècle1, et donc leur matérialité concrète, mais certes sans s’appesantir sur les enjeux environnementaux (on peut aussi penser à l’ouvrage de Marc Desportes2). Les pistes de réflexion sont nombreuses et certains manques encore criants, évoqués par les auteur·es, preuve de l’impérieuse nécessité de ces ouvrages de synthèse.

Johan Vincent


  1. Éric Alonzo, L’architecture de la voie. Histoire et théories, Marseille, Éditions Parenthèses, 2018. ↩︎
  2. Marc Desportes, Paysages en mouvement. Transports et perception de l’espace, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Gallimard, 2005. ↩︎
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (8 mai 2026). Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige, Thomas Le Roux, Corinne Marache et Julien Vincent (dir.), La nature en révolution. Une histoire environnementale de la France, vol. 1 : 1780-1870 – Pierre Cornu, Stéphane Frioux, Anaël Marrec, Charles-François Mathis et Antonin Plarier (dir.), Les natures de la République. Une histoire environnementale de la France, vol. 2 : 1870-1940. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/166z6


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