Cheikh Anta Babou, La Mouridiyya en marche. Islam, migration et implantations.
Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, « Afrique(s) », 2025, 322 p. Traduit de l’anglais par Stanislas de Haldat. Édition originale : The Muridiyya on the move : Islam, migration, and place making, Athens, Ohio University Press, 2021.
Après plusieurs travaux qui lui ont été consacrés par différents auteurs, voici que le mouridisme est de nouveau sous les fourches caudines de l’histoire sous la plume de Cheikh Anta Babou, sans doute l’un de ses plus fins connaisseurs. Babou n’en est pourtant pas à sa première tentative sur la question. Depuis la publication de sa thèse de doctorat en 2007 sous le titre Fighting the Greater Jihad. Amadu Bamba and the Founding of the Muridiyya of Senegal, 1853-1913 (Ohio University Press), le chercheur sénégalais s’est imposé comme un spécialiste renommée de cette importante confrérie religieuse qui, de sa scène matricielle de Touba au Sénégal, irradie désormais hors de ses frontières. Le lien entre mouridisme et migration au cœur de la réflexion de Babou est cependant loin d’être nouveau. Bien avant lui, des chercheurs comme Donal B. Cruise O’Brien (1971, 1988), Jean Copans (1980), Momar Coumba Diop (1980, 1981), Victoria Ebin (1990, 1993, 1996), Marcella Schmidt di Friedberg (1994), Khadim Sylla (1999), Mamadou Diouf (2000), Serigne Mansour Tall (2000), Sophie Bava (2000, 2002), Susana Moreno Maestro (2006) et bien d’autres ont exploré la question de la migration transnationale et du cosmopolitisme mourides à travers le monde.
On pourrait donc croire à une saturation du sujet. Ce livre se distingue pourtant par quelques traits originaux que rappelle son préfacier Mamadou Diouf. L’historien sénégalais s’intéresse tout d’abord à la généalogie des études mourides pour mieux situer les gains heuristiques du livre de Babou. Diouf fait remarquer que trois générations de chercheurs ont alimenté la littérature sur le mouridisme. Une première s’est intéressée à la dimension théologique de la confrérie, tandis que la deuxième est parvenue à développer aussi bien une anthropologie qu’une sociologie politique, économique et sociale du mouvement de Bamba. La dernière génération, quant à elle, s’est attachée à retracer, conjointement, les migrations urbaines des mourides au Sénégal, en Afrique, en Europe, en Asie et en Amérique. Cheikh Anta Babou, croit savoir Diouf, s’est installé à l’intersection des interventions des trois générations pour proposer une interprétation novatrice de l’histoire de la communauté mouride.
Au-delà du rappel de ces strates générationnelles, Diouf fait remarquer que le livre de Babou contribue à la réorientation de la recherche du politique et du social vers le culturel et le religieux et leurs manifestations, matérielles et imaginaires. Il accorde en particulier, poursuit Diouf, une très grande attention aux transactions culturelles et religieuses, aux adaptations et aux révisions de la « bibliothèque religieuse » et des pratiques, ainsi qu’au maintien de l’ordre au sein de la communauté du segment jeune, en particulier à l’intérieur, et à la sauvegarde de ses frontières. Babou, tout en étant attentif à ce que j’appelle l’« atlantique mouride », ne fait pas litière des dynamiques de la confrérie de Bamba en Afrique, notamment dans sa partie occidentale, avec la Côte d’Ivoire, et au Gabon pour sa partie centrale.
Le plan du texte reflète bien cette concaténation entre le local et le global, qui nous fait cheminer de la scène inaugurale de Touba, de New York à Paris, en passant par l’espace dakarois, et d’autres aires géographiques du continent africain. L’auteur le dit si bien dès l’introduction : « L’histoire racontée dans ce livre est celle de ces pèlerins. C’est celle de la dispersion d’une communauté d’émigrés musulmans en Afrique, en Europe et aux États-Unis, et celle des liens qui continuent de les unir » (p. 19). L’ouvrage est ainsi charpenté : le chapitre 1 porte sur « La Mouridiyya dans les villes du Sénégal », le chapitre 2 s’intéresse à la « Naissance d’une diaspora. Les immigrés mourides en Côte d’Ivoire » ; dans le chapitre 3, l’auteur considère le Gabon comme « l’arrière-cour de Touba » ; les chapitres 4, 5, 6 et 7 portent respectivement sur « La Mouridiyya en France », la « Création d’un espace mouride à Paris », « Une improbable migration. Les Mourides à New York » et « Se faire une place à New York ».
Loin d’être une narration historique lisse, cet ouvrage ambitionne de déconstruire trois points de départ fondamentaux que repère Babou à propos des nombreuses théories sur les migrations africaines. Tout d’abord, cette étude ne met pas en avant le rôle des stimulants externes (par exemple, l’État ou les capitaux), souvent présentés comme forces motrices de la migration. Deuxièmement, ce livre souligne le rôle de la migration africaine interne. Elle est peu souvent étudiée, contrairement aux périples des réfugiés et des migrants qui tentent de traverser la Méditerranée pour atteindre l’Europe et que les médias grand public ont tendance à mettre en exergue. Troisièmement, La Mouridiyya en marche démontre la fonction centrale de l’aménagement de l’espace dans la stratégie d’intégration de ces immigrés musulmans au sein de leurs sociétés d‘accueil, alors que certains intellectuels musulmans, comme Taha Jabir al-Alwani, soulignent le rôle de l’ajustement juridique qui vise à reconfigurer la charia pour l’adapter au contexte occidental (le fiqh des minorités musulmanes en Occident) (p. 21-22).
J’émets toutefois une grande réserve à propos de l’idée d’une pénurie de travaux à propos de la migration africaine interne. Une littérature extrêmement abondante existe bel et bien sur les dynamiques migratoires intra-africaines, qu’il serait fastidieux de convoquer ici. Je cite pour exemple les deux volumes imposants publiés en 2003 sous le titre Être étranger et migrant en Afrique au XXe siècle, coordonnés par Catherine Coquery-Vidrovitch, Odile Goerg, Issiaka Mandé et Faranirina Rajaonah, qui couvrent une quarantaine d’États africains, y compris le Sénégal en ses périphéries internes et externes. Les éditeurs ont pris soin d’ailleurs de préciser qu’il s’agit d’un champ de recherche déjà labouré par deux ouvrages novateurs en leur temps : Modern Migrations in Western Africa, sous la direction de Samir Amin (1974) et Town and Country in Central and Eastern Africa, de David Parkin (1975). Last but not least, les travaux de Sylvie Bredeloup, notamment « Itinéraires africains de migrants sénégalais » (Hommes et Migrations, 1992) et La Diam’spora du fleuve Sénégal. Sociologie des migrations africaines (2007), sont suffisamment connus.
L’analyse des modalités d’intégration des mourides dans les pays d’accueil me semble être la partie la plus originale et stimulante du texte. Grâce au matériel oral accumulé, une documentation assez fournie, et servi par une grande capacité d’observation, Babou parvient à démontrer de façon convaincante les divers répertoires mobilisés par les disciples mourides à cet effet. Si la biographie du fondateur du mouridisme sert ainsi de stimulant à une culture de la migration chez ses adeptes, ces derniers développent par la suite leurs propres trajectoires de vie qui rencontrent toujours cependant les chemins de vie du maître à penser. Les lieux de mémoire, pour emprunter une catégorie de Pierre Nora, sont ainsi mis à contribution. L’évocation de la déportation de Bamba au Gabon marque par exemple la volonté d’utiliser l’histoire pour légitimer les revendications de la communauté mouride sur l’espace et la protéger contre la montée des sentiments nationalistes et xénophobes dans ce pays. La construction de la mosquée de Montagne Sainte à Libreville, la création des dahiras (lieux de socialisation et d’apprentissage mourides) un peu partout dans le monde, la construction de la bibliothèque Keur Serigne Touba (autre appellation du fondateur) à Treichville en Côte d’Ivoire, la création à Aulnay-sous-Bois de la première maison mouride de France, celle de maisons mourides à New York, comme Keur Islam (maison de l’islam) ou Keur Serigne Touba (maison de Serigne Touba), s’inscrivent dans ces dynamiques d’intégration.
Les célébrations du Magal de Touba, la journée Ahmadou Bamba à Harlem, la conférence annuelle au siège des Nations unies, l’ouverture de boutiques et de restaurants estampillés Touba ou Serigne Touba, le café Touba, etc., complètent le dispositif de visibilisation du mouridisme et des mourides dans l’espace public des pays hôtes. Les passages concernant la féminisation de la migration mouride constituent également un apport majeur du livre, en dépit de leur portion congrue. Je reste en revanche dubitatif sur la réalité de son ambition de déconstruire la théorie du push-pull. J’adhère à l’idée que celle-ci est à nuancer, comme l’ont suggéré en 2015 le socio-démographe canadien Victor Piché et l’historien anglais Dennis Cordell. Dans leur ouvrage consacré à Un siècle de migrations circulaires en Afrique de l’Ouest. Le cas du Burkina Faso, les deux chercheurs démontrent que le schéma classique fondé sur les facteurs d’attraction ou de rejet (push and pull factor) apparait ainsi de moins en moins opératoire à la suite des mutations socio-économiques depuis les années 1980 et des rapports des migrants à leur communauté d’origine. Ceux-ci finissent par passer des retours alternatifs dans leur pays d’accueil à des mobilités accentuées vers d’autres pays. La Côte d’Ivoire serait ainsi devenue pour les Burkinabè un pays de transit et un espace de rebondissement où les migrants s’insèrent, après accumulation d’un pécule, dans les réseaux mis en place par leurs communautés pour atteindre d’autres pays, à l’instar des Bissa (Italie, Afrique du Sud, États-Unis, etc.).
Le chercheur sénégalais a ainsi raison de plaider pour une approche de la migration qui aille au-delà des modèles conventionnels inspirés par des théories (celle du push-pull, par exemple) souvent dissociées de la réalité empirique. Babou n’explique pas autrement que par cette théorie du pull-push la migration des Soninké et al-Pular de la vallée du Sénégal, ainsi que celle des Laobés, wolofs des régions de Njambur, Cayor, Bawol vers la France, la plupart de ces derniers étant originellement des agriculteurs et des disciples de la Mouridiyya, contraints de s’expatrier en raison de la détérioration des conditions climatiques et aidés dans leur émigration par des politiques qui ont facilité leur mobilité, citant ainsi, sans la contester, la grille de lecture de Gérard Salem. Babou suggère plus loin que les sécheresses et la crise économique ont auparavant provoqué l’exode des agriculteurs mourides du centre-ouest du Sénégal vers les villes de la côte atlantique. La prépondérance des facteurs d’attraction et de répulsion comme moteur des migrations mourides est également reprise à plusieurs endroits dans la conclusion générale du livre. Peut-être faut-il voir dans le phénomène migratoire plusieurs logiques qui s’accumulent, qui s’entremêlent, qu’il faut débrouiller à la lumière des contextes historique, social et économique dans les zones de départ et d’accueil.
Enfin quelques erreurs sont à signaler : Bouaké, en Côte d’Ivoire, se situe au centre du pays et non dans le nord (p. 94). Par ailleurs, le port en eau profonde ouvert en Côte d’Ivoire en 1950 se situe à Abidjan et non à Bassam (p. 97). Enfin, le port de San-Pedro, le deuxième du pays, ouvre en 1972 et non en 1971 (p. 97). Cheikh Anta Babou, en dépit de ces quelques réserves, nous offre assurément un travail original sur le mouridisme. C’est peu de dire que son travail éclaire de nombreux aspects méconnus de cette confrérie et de Cheikh Ahmadou Bamba, sa figure séminale. Ce texte, à la jointure de l’histoire, de la sociologie, de l’économie et de la géographie, reste un morceau de bravoure appelé à une audience certaine dans le milieu des études mourides, et par-delà, je l’espère, de l’historiographie africaine. La tâche n’était cependant pas aisée, Babou étant confronté à ce que le chercheur malien Mamadou Diawara appelait dès 1985, « l’inconvénient d’être du cru », ce défi que Babou a su relever en gardant une certaine distance critique avec le sujet historique auquel il appartient, par son éducation et sa trajectoire familiale.
Chikouna Cissé
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (21 mai 2026). Cheikh Anta Babou, La Mouridiyya en marche. Islam, migration et implantations. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 20 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/169cs


