Fabrice Boudjaaba, Les enracinés. Reproduction familiale et industrialisation (Ivry, 1770-1860).
Paris, Éditions de l’EHESS, « En temps et lieux », 2025, 322 p.
À la fin du XVIIIe siècle, Ivry-sur-Seine était un petit village paysan proche de Paris. Sa population s’élevait à un millier d’habitants et son économie était principalement basée sur l’agriculture, avec la culture du blé et de la vigne au centre ; une activité peu différente de celle de milliers d’autres villages d’Île-de-France, malgré la proximité de la capitale. Entre 1770 et 1860, le village a toutefois connu une transformation dramatique.
En 1778, un registre de la taille dénombrait 157 feux, et le recensement de l’an II faisait apparaître une population de 1 400 habitants. Elle passera à 2 875 habitants en 1831, à 5 172 en 1841, à 7 671 en 1851, puis à 13 239 en 1856. Les années 1840 marquent la construction de la gare et l’arrivée du chemin de fer ; après 1856, une partie du territoire de la commune sera annexée à Paris.
L’image de couverture du livre, œuvre du peintre Armand Guillaumin intitulée Soleil couchant à Ivry, montre le village et la Seine en 1873, sous la fumée grise de nombreuses cheminées. En quelques décennies, Ivry est donc passé du statut de paisible village rural et de lieu de villégiature de la bourgeoisie parisienne à celui de banlieue industrielle de Paris.
On pourrait imaginer qu’une telle transformation ait chamboulé la vie locale, sonné le glas de la société paysanne traditionnelle et transformé Ivry en un faubourg industriel et prolétaire de la métropole parisienne. Or, cette hypothèse, suggérée par les récits classiques de l’industrialisation, est beaucoup trop simpliste, comme nous le démontre Fabrice Boudjaaba.
Dans son étude, l’historien du CNRS ne se contente pas de constater les transformations sociologiques liées à l’avènement des fabriques et des ateliers dans la périphérie parisienne. Spécialiste de l’histoire de la famille et de la parenté, démographe et rédacteur en chef des Annales de démographie historique depuis plusieurs années, Boudjaaba s’interroge sur les continuités familiales et professionnelles dans la commune, notamment sur le destin des familles « enracinées », qui forment le socle dur des dynasties paysannes du lieu depuis la seconde moitié du XVIIe siècle. Sa méthode s’appuie sur l’exploitation habile de plusieurs documents quantitatifs. L’originalité de l’étude, toutefois, réside surtout dans la construction d’une base de données généalogique couvrant la période 1680-1830, qui permet d’étudier séparément les individus et les groupes enracinés dans le village depuis plusieurs générations, ceux arrivés au début du processus d’industrialisation, au début du XIXe siècle, et les immigré·es plus récents. Une procédure en soi assez simple, nous explique l’auteur, mais à laquelle peu de chercheurs et chercheuses avaient pensé.
Les historien·nes de l’industrialisation et les chercheur·ses sur les banlieues, notamment, se sont depuis toujours beaucoup intéressés aux migrations, aux gens qui partent ou qui arrivent, plutôt qu’à la sédentarité. D’un autre point de vue, l’historiographie du XIXe siècle et de l’industrialisation s’est surtout intéressée aux classes ouvrières et au prolétariat, laissant de côté les populations autochtones enracinées dans l’agriculture ou des activités « traditionnelles ».
Or, comme le souligne Boudjaaba, « les populations de la banlieue ne se confondent pas avec les populations migrantes qui viennent les peupler ». Les migrants ne débarquent pas sur des terres vierges, mais dans d’anciens villages, voire parfois de petites villes, avec leur tissu architectural, social et culturel.
L’argument principal de l’auteur pour démontrer sa thèse est le développement du marché de la terre, qui subit des transformations importantes, mais sur lequel les anciens propriétaires ne disparaissent pas sans laisser de traces. Au contraire, ceux-ci développent des stratégies de résistance contre le morcellement de la propriété et la concurrence croissante des nouveaux résidents, avec un certain succès à moyen terme. En ce sens, l’étude de Boudjaaba reprend les enseignements des études micro-historiques sur le marché de la terre, qui, depuis les travaux pionniers de Giovanni Levi, montrent le caractère inhomogène de ce secteur économique ainsi que l’influence profonde des rapports sociaux.
Ce sont en effet ces rapports intenses entre les anciennes familles du village qui semblent constituer l’avantage crucial de la sédentarité. Ce capital social n’est pas conceptualisé avec précision par l’auteur, mais on en perçoit plusieurs éléments constitutifs au fil des pages. La possession de maisons, les rapports de parenté et d’alliance, de voisinage, la sociabilité commune, la collaboration au sein des institutions villageoises et les rapports de parrainage et de marrainage apparaissent comme les vecteurs de relations privilégiées entre les anciennes lignées enracinées dans le village depuis la fin du XVIIe siècle.
Conformément à ce que nous avons appris des études sur la parenté, ce tissu de relations semble s’être intensifié sensiblement pendant la période de l’industrialisation, constituant une toile de solidarités qui a permis de se protéger en partie des bouleversements économiques et démographiques, ainsi que de l’arrivée massive de nouveaux individus. C’est l’un des résultats les plus intéressants de cet ouvrage : à travers les grands bouleversements liés à l’industrialisation et à l’expansion de la banlieue de la capitale, Boudjaaba démontre, à l’aide d’une série de tableaux et de chiffres solides, une résistance insoupçonnée de la société paysanne, et notamment des vieilles familles villageoises, qui se maintiennent et croissent même en termes absolus, bien que leur influence proportionnelle au sein d’une population en expansion s’étiole visiblement.
Cette résilience passe, comme nous l’avons vu, par des stratégies efficaces dans le domaine de la propriété et par le maintien de la maison familiale comme socle de résistance. Mais ce n’est pas tout. Selon l’auteur, cette résistance n’est pas uniquement une attitude passive face à une modernisation non voulue, mais un choix de sédentarité particulier : il s’agit également d’une préférence pour une activité agricole traditionnelle, fidèle au travail de la vigne et aux labours, ainsi que pour un réseau ancien de solidarités et de proximités.
En ce sens, les enraciné·es se distinguent clairement d’autres agriculteurs et agricultrices, arrivés plus tardivement, souvent pendant le processus d’industrialisation. Tous les immigrés ne sont en effet pas des travailleurs industriels : beaucoup se consacrent à la culture de la terre, mais dans le cadre d’une nouvelle agriculture maraîchère. Ce sont des paysans jardiniers, orientés vers les consommateurs et consommatrices de la capitale.
Vieilles familles et nouveaux venus forment donc des réseaux différents qui ne se mélangent qu’en partie, tandis que les liens de parenté et de parenté spirituelle se resserrent à l’intérieur des vieilles familles. Il ne faut d’ailleurs pas se laisser leurrer par un regard limité aux confins de la commune : les personnes issues des vieilles familles qui émigrent ne quittent pas nécessairement leur réseau d’origine pour la ville. Beaucoup d’entre eux et d’entre elles s’installent en réalité dans d’autres villages des environs et entretiennent des liens étroits avec leur famille d’origine. La distinction entre les anciennes et les nouvelles familles, entre les autochtones de longue date et les nouveaux arrivants, nous ouvre donc des perspectives passionnantes et en grande partie insoupçonnées.
Sur certains points toutefois, le lecteur ou la lectrice reste sur sa faim. On aurait par exemple aimé en savoir davantage sur la nature de l’industrialisation à Ivry. Quelles fabriques s’y sont établies, quels sont les nouveaux ateliers ? Comment se caractérise la nouvelle population d’ouvriers et d’ouvrières, d’artisans et d’artisanes, de commerçants et de commerçantes ?
En général, le texte reste passablement abstrait : la démonstration de l’auteur passe essentiellement par les chiffres et l’analyse généalogique et sociologique. On n’a que rarement l’occasion de se faire une idée concrète de la vie des personnes et des familles, de la sociabilité des enraciné·es et des nouveaux arrivants. Quelques exemples concrets de familles, de dynasties ou de stratégies collectives d’adaptation ou de résistance auraient indiscutablement rendu le récit plus concret et plus intéressant pour un large public. Cela vaut surtout pour la compréhension des avantages comparatifs de la sédentarité et du capital social des personnes enracinées, qui occupe une place centrale dans l’argumentation de l’auteur : comment se manifestent-ils dans la vie quotidienne ? Inclut-il des lieux de sociabilité commune, comme des auberges ou des tavernes ? Quel est le rôle concret des solidarités parentales ? Quelle est l’influence des associations, des clubs, des confréries dévotionnelles ou d’autres organisations collectives locales ?
Les références bibliographiques mobilisées par l’auteur révèlent son enracinement profond – pour reprendre un terme clé de sa démarche – dans une historiographie francophone qu’il maîtrise parfaitement, avec quelques incursions dans le monde anglo-saxon. Un recours à l’historiographie allemande, italienne ou alpine aurait vraisemblablement permis d’ouvrir quelques perspectives supplémentaires sur le fonctionnement du marché de la terre, les dynamiques de la proto-industrialisation et de la transition vers l’industrialisation, ainsi que sur les stratégies d’adaptation des sociétés paysannes. De ce point de vue, certaines affirmations quant aux limites de la recherche précédente auraient pu être nuancées.
Malgré ces problèmes presque inévitables dans une recherche fouillée et rigoureuse, Fabrice Boudjaaba apporte des éléments nouveaux et originaux à l’histoire de la famille ainsi qu’à l’histoire économique et sociale. La distinction entre les enraciné·es et les personnes nouvellement arrivées, plus généralement entre les différents groupes et réseaux au sein des communautés du passé, devra être prise en compte dans toute nouvelle recherche en histoire économique et sociale. La lecture de cet ouvrage est en tout cas vivement recommandée.
Sandro Guzzi-Heeb
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (21 mai 2026). Fabrice Boudjaaba, Les enracinés. Reproduction familiale et industrialisation (Ivry, 1770-1860). Le carnet du Mouvement social. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/169ct


