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Yann Raisondu Cleuziou, Vers une Église sans peuple ? Serge Bonnet et le catholicisme populaire – Serge Bonnet, L’Évangile à portée de main. Sermons pour les catholiques festifs, éd. Yann Raison du Cleuziou

Paris, Les éditions du Cerf, 2025, 424 p. et 200 p.

La biographie de Serge Bonnet (1924-2015), publiée par Yann Raison du Cleuziou, est un livre remarquable, autant par la grande qualité des analyses déployées par le politiste – déjà présente dans ses ouvrages antérieurs – que par les questions que suscite cette plongée dans le second XXe siècle religieux sur les interprétations proposées par le dominicain à propos du catholicisme français.

Sur un peu plus de 400 pages, l’auteur déroule avec finesse le fil d’une trajectoire originale, sans que le livre se réduise toutefois à un parcours : comme l’auteur l’avoue lui-même – mais le pari nous semble réussi –, son opus cristallise en réalité plusieurs projets d’écriture plus ou moins récents, dont le principal est de combler ce qu’il nomme un « déficit de récit » sur l’histoire populaire du catholicisme, en s’efforçant de penser l’effacement d’une culture religieuse pluriséculaire à travers l’œuvre et le parcours d’un religieux anticonformiste qui a réfléchi « à rebours des aspirations de sa génération » (p. 87). Serge Bonnet occupe de fait une position stratégique d’observateur : enfant de la Champagne des champs de bataille devenu religieux sans socialisation religieuse familiale classique, chercheur au CNRS spécialiste de la Lorraine ouvrière et engagé dans plusieurs polémiques ayant trait à la religion populaire, collaborateur de nombreux journaux régionaux et nationaux tout au long d’une longue carrière qui l’a conduit jusqu’aux cabinets ministériels aux côtés du RPR à la fin des années 1980, le dominicain est à l’évidence un témoin de premier plan, dont les riches papiers personnels déposés aux Archives départementales de Meurthe-et-Moselle ont été exploités par l’auteur en historien.

La structure globalement chronologique du livre permet de comprendre les héritages, les tournants et les combats du polémiste, car c’est d’abord ainsi, la plume toujours libre et tranchante, que Bonnet se donne à voir dans ses écrits. Ayant vécu l’exode et la misère de la guerre dans sa chair, il sort désabusé du conflit, peu enclin à adhérer à une République qu’il juge faible et divisée par les logiques partisanes, trouvant refuge et inspiration dans ses lectures assidues de l’historien Jacques Bainville (sa « référence majeure », selon ses propres mots), qui nourrit ses affinités avec le royalisme de l’Action française. Son anticommunisme lui offre ses premières tribunes dans la presse. Son romantisme catholique plonge ses racines dans l’ermitage en ruines de Saint-Rouin, matrice de ses attentes spirituelles. L’auteur décrit avec intelligence la lente conversion de Bonnet qui, dans ses premières années de frère prêcheur, proche de Nicolas Rettenbach ouvert sur le hors-couvent, se fait volontiers pourfendeur de l’art sulpicien et ne cache pas son scepticisme sur la sincérité des pratiques religieuses populaires. Les chapitres suivants (2 à 4) racontent en effet le cheminement intellectuel d’un sociologue largement autodidacte qui, par l’enquête et le recours à une épistémologie des mentalités (seconde génération des Annales, ethnologie d’André Varagnac), découvre en mission ouvrière que les dévotions populaires sont mises à mal, à tort, par un clergé d’Action catholique qui a renforcé ses exigences pour bâtir un christianisme authentique et militant à la hauteur du défi communiste.

Dès lors, son combat contre les clercs réformateurs, qualifiés de « socio-culturels » dans À hue et à dia et figures repoussoirs de Frère aux vaches (sur la foi et les gestes d’un convers), devient une croisade : la fin des rites et de la fête religieuse, à ses yeux vraie cause d’une désertion des églises, serait moins le résultat d’un attrait discutable du monde populaire pour l’athéisme marxiste que le fruit d’un travail de sape d’une pastorale élitiste qui méprise le peuple, impose ses choix aux laïcs qu’elle prétend pourtant éveiller et permet ainsi de consolider la position dominante de ce clergé modernisateur au sein de l’appareil clérical. Fer de lance de la contestation dans son couvent de Nancy face aux libres « expériences » théologiques autorisées par l’autorité provinciale, acteur de la controverse sur la religion populaire dans les années 1970, Serge Bonnet est dans le même temps fidèle à son Ordre par son intense activité de prédicateur (dont une bonne part pour la télévision). Le recueil de sermons de Bonnet que publie également Yann Raison du Cleuziou s’inscrit dans cette démarche de réhabilitation des gestes et d’un sens populaire du sacré en voie d’extinction. Bonnet fait de l’Évangile un livre familier à tous. Son langage est celui du corps travaillant et souffrant, d’un monde rural immuable. Il part de l’expérience commune et matérielle, des travaux et des jours, des joies et des peines des familles, de l’incroyance aussi, autant d’éléments qui rendent profondément attachant le prédicateur de grande qualité qu’est le dominicain de Nancy. Le geste l’emporte sur le discours, le pauvre ou l’enfant sur le théologien. La diatribe contre le clergé réformateur s’invite très souvent dans ses sermons. En apparence accessible à tous, le modèle que propose Bonnet est en réalité exigeant parce qu’il passe par la Croix sans cesse rappelée et par une invitation bienveillante mais ferme à la sainteté du quotidien.

Le dominicain rassemble aussi une immense documentation qui est le substrat rigoureux de ses derniers grands livres : L’homme du fer (4 t., 1975-1985), qui donne à voir la complexité du monde ouvrier lorrain par des éclats d’archives, et Prières secrètes des Français d’aujourd’hui (1976), à partir des intentions laissées sur les cahiers de grands sites mariaux, deux livres salués par la communauté scientifique impressionnée par la liberté de ton que permettent la maîtrise du corpus et l’expérience de proximité avec l’objet d’étude.

Au terme de la lecture, on reste par conséquent stupéfait par la hauteur de vue et l’iconoclasme de Bonnet. Mais faut-il en faire un héros, sinon un modèle ? On voudrait ici questionner quelques-uns des positionnements du dominicain, afin de prolonger le débat.

Certes, comme le suggère l’auteur, les positions traditionnelles de Bonnet sur les rites funéraires, la communion solennelle ou d’une façon générale les formes de la piété populaire n’en font pas pour autant un adepte de la contre-révolution. À en croire son biographe, rien ne prouve non plus, dans ses archives personnelles, qu’il ait adhéré à la droite royaliste. Il reste que l’auteur a tendance, après la période de jeunesse des premiers écrits bainvilliens (chap 1), à reléguer au second plan les positions droitières de Bonnet ou à les nuancer en renvoyant dos à dos progressisme et conservatisme (comme p. 235), alors qu’elles relèvent pourtant clairement d’une forte proximité idéologique avec une droite maurassienne antirépublicaine, antiétatique et antieuropéenne (jusqu’à promettre le « peloton d’exécution » à ceux qui y croient, cité p. 396), au-delà du seul antiparlementarisme indiqué par l’auteur (p. 389). Sa défense de l’ultramontanisme lors de la venue de Jean-Paul II en France en 1980, sa collaboration active au groupe Ampère, quand bien même son influence y aurait été « marginale », et son soutien à plusieurs revues ou mouvements très conservateurs cités dans le livre le classent bien au-delà des figures du libertaire et de l’anarchiste qu’il a revendiquées pour lui-même toute sa vie. Sa défense selon laquelle « Chez les dominicains, heureusement il y a beaucoup d’anarchistes » (cité p. 409) mériterait une étude attentive et masque à l’évidence une partie de ses combats.

Son déchaînement de violence verbale contre ses pairs est-il seulement celui d’un repenti ? Car il n’est pas certain que Bonnet prenne pour cible les élites. Il vise plutôt ceux qui lui paraissent occuper au cours des années 1950-1980 une place dominante au sein de l’Église et dans la Ve République : les classes moyennes, dont André Rousseau a bien montré qu’elles étaient le groupe social qui portait les aspirations du clergé réformateur au sein de l’Église de l’aggiornamento. La grande bourgeoisie semble en effet curieusement épargnée par les diatribes de Bonnet. Pourquoi ? Et pourquoi le taire dans le livre ? Est-ce parce qu’elle ne remet pas en cause, elle, la culture religieuse populaire ? Tout se passe comme si Bonnet, qui fustige continuellement l’ostracisme de classe du clergé conciliaire à l’égard du peuple, éprouvait le besoin de faire oublier le milieu d’où il vient : la petite bourgeoisie de province, son père ayant fait une honnête carrière dans l’administration préfectorale après des études de commerce. Comment expliquer, sinon, tant de haine à l’égard d’un groupe social qu’il considère comme collectivement parvenu, le soupçonnant en bloc de ne plus croire lui-même à ce qui lui a permis d’accéder à des positions d’influence (la foi, l’institution ecclésiale) ? Bonnet s’insurge contre un pouvoir dans l’Église que les prêtres séculiers n’ont pas, ou plutôt sont loin de monopoliser, car ce serait oublier un peu vite la verticalité de la centralisation romaine et le poids du magistère, avant ou après le Concile.

Enfin, Bonnet ne semble pas à une contradiction près et ces ambiguïtés auraient sans doute mérité quelques développements : son anti-intellectualisme maintes fois relevé par l’auteur s’accorde mal avec une brillante carrière au CNRS, position qui lui assure des possibilités d’échange avec des figures du monde académique parisien. Il en va de même pour son appartenance à un ordre religieux qu’il n’a jamais quitté : Bonnet ne se prive pas des doubles avantages de l’autorité que permet le « jeu bien connu du dedans et du dehors » qu’il fustige chez le clergé séculier. Les « chrétiens rejetés », le « diktat du clergé » ou les « discriminations » à l’égard des populations étrangères (p. 197-198) sont des expressions qui paraissent excessives. À aucun moment n’est mise en doute la thèse de Bonnet selon laquelle le clergé réformateur magnifierait le refus de tout héritage et agirait par pure tactique dans les milieux déchristianisés en parodiant la rhétorique communiste. Affirmer que « la liberté chrétienne du peuple est très largement dans sa vie privée » (p. 234), n’est-ce pas s’assurer, pour reprendre un adage rural, que les vaches seront bien gardées et balayer d’un revers de main l’émancipation intellectuelle et parfois l’accompagnement de luttes sociales qu’ont permis les tenants du « voir-juger, agir » ? Pour ces différentes raisons, on admet avec réticence que l’entreprise de rééquilibrage historiographique à laquelle appelle l’auteur dans l’introduction pour comprendre le détachement religieux à partir des années 1960 passe par une adhésion sans réserves à la thèse d’une responsabilité historique du clergé réformateur clamée partout par Serge Bonnet.

Olivier Chatelan

Notes de lecture de la revue Le Mouvement social
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (1 juin 2026). Yann Raisondu Cleuziou, Vers une Église sans peuple ? Serge Bonnet et le catholicisme populaire – Serge Bonnet, L’Évangile à portée de main. Sermons pour les catholiques festifs, éd. Yann Raison du Cleuziou. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16bf9


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