Célia Keren, La cause des enfants. Humanitaire et politique pendant la guerre d’Espagne (1936-1939).
Paris, Anamosa, 2025, 512 p.
Pour son approche pluridisciplinaire, sa lecture quantitative et sa relecture du fait politique par le biais de l’histoire sociale, la publication de la thèse de Célia Keren – soutenue en 2014 – était attendue. Disons d’emblée qu’on ne peut que se réjouir que ce soit fait, sous une forme certes remaniée, mais qui ne sacrifie pas la précision ni l’exigence du travail doctoral. Voici un travail qui gagne à être lu, aussi bien pour ses conclusions que sa méthode.
Le conflit espagnol (1936-1939) est très vite amené à dépasser ses frontières. Il divise, en France notamment, autour de la posture à tenir dans l’affrontement entre la République espagnole et les insurgés militaires – bientôt « franquistes » – soutenus par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, entre autres. Promue depuis l’Hexagone, la « non-intervention » interdit l’envoi d’armes et d’hommes à destination du conflit : cette décision déchire les milieux militants et donne un cadre – sinon une contrainte – aux manifestations de solidarités en défense de la République agressée. Avec ce livre, Célia Keren décrit comment l’enfance, objet polysémique, donc malléable, rassemble largement, parfois même au-delà de sphères politiques ayant l’habitude de travailler ensemble. Ce sont environ 15 000 enfants espagnols âgés de 5 à 15 ans qui sont accueillis en France durant le conflit. Ce phénomène d’ampleur fait l’objet d’une étude stimulante divisée en trois parties, dont la première est consacrée aux origines de cette mobilisation, la deuxième à sa dimension transnationale, quand la troisième porte sur les contre-mobilisations – en particulier catholiques – et les démobilisations.
La première partie revient sur la réactivation de répertoires d’actions et de réseaux interpersonnels. Ce faisant, Célia Keren réinscrit la cause des enfants espagnols dans son histoire longue. Cette mobilisation ouvertement neutre et apolitique est loin d’être une première, puisque d’autres organisations avaient déjà prôné un discours apolitique au début du XXe siècle, à l’image de Save the Children. Aussi, le déplacement d’enfants durant la guerre civile emprunte à des méthodes déjà éprouvées, en particulier celles propres à « l’exode des enfants », pratique solidaire apparue au début du XXe siècle dans le contexte des conflits du travail. Utilisé par le mouvement communiste, le déplacement d’enfants avait ensuite été intégré à la grammaire antifasciste, notamment lors de la révolte ouvrière des Asturies, en octobre 1934, qui débouche sur une féroce répression. De fait, Célia Keren démontre que, lorsque la guerre d’Espagne éclate, des acteurs très divers – pas toujours communistes – savent déplacer des enfants dans des contextes de conflit, de grève ou de famine. La pratique emprunte aux luttes syndicales, à l’aide humanitaire et à la solidarité antifasciste.
Dans la deuxième partie, Célia Keren souligne que la mobilisation pour les enfants espagnols était une « cause mineure » pour les acteurs non espagnols. L’autrice souligne qu’elle était suffisamment neutre et peu stratégique pour ne pas donner lieu à des conflits ouverts, comme cela était le cas par ailleurs. Le caractère secondaire autorise des alliances et coopérations moins habituelles, qui s’adaptent aux réalités de terrain et dépassent les clivages partisans. Nous pourrions souligner que cela n’est pas si exceptionnel, pour le mouvement antifasciste, d’autant plus à cette époque. La différence tient peut-être du rôle secondaire joué par les militants staliniens. La cause des enfants est en effet investie par la galaxie communiste, en particulier du Secours rouge de France, mais sans grand succès, ce qui contraste fortement avec leur place hégémonique dans d’autres domaines de la solidarité avec l’Espagne républicaine. Célia Keren souligne que la place prise par les communistes dérange au sein des gauches, en particulier la Ligue des droits de l’homme de Victor Basch, qui préfère s’appuyer sur la CGT afin de les contourner, alors que l’organisation est peu coutumière des mobilisations humanitaires. C’est donc le Comité d’accueil aux enfants d’Espagne (CAEE), créé en novembre 1936 à l’initiative de ce syndicat, qui s’impose en partenaire exclusif du gouvernement républicain. Par un discours ouvertement apolitique, interclassiste et sentimentaliste, le CAEE parvient à dépasser ses bases et à organiser la venue de milliers d’enfants, transformant la France en premier pays d’accueil.
Fait notable, la troisième partie de l’ouvrage accorde aussi une place importante aux catholiques français, acteurs trop souvent négligés des mobilisations dans la guerre d’Espagne. L’historienne développe le concept de « cause refuge » pour qualifier un engagement qui, s’il n’est clairement pas partisan, n’est pas neutre pour autant. Le Pays basque républicain, puisqu’il est considéré comme un berceau catholique, est particulièrement concerné par cette intervention ouvertement charitable. Mais s’engager dans cette cause oblige à faire des choix, choix qui peuvent conduire à une alliance avec des « rouges » ou à accueillir des enfants considérés comme trop « antifascistes », sinon « révolutionnaires ». Cela explique sans doute la frilosité de certains membres du clergé et le succès très relatif de cette initiative. Le contexte n’y prêtait pourtant pas, puisque l’autrice souligne que la cause des enfants n’a pas échappé à la grande vague de démobilisation qui touche l’ensemble du mouvement antifasciste dans le sillage de l’épuisement du Front populaire. Cette cause a cependant donné lieu à des engagements notables dans les milieux catholiques : Célia Keren rappelle qu’il s’agissait parfois d’une première politisation à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Un des enjeux centraux de cet ouvrage est de comprendre « à qui appartiennent les enfants ». Cette question, qui est le titre du chapitre 4, revient en filigrane du livre, qu’il s’agisse de la République (qui envoie 25 000 enfants à l’étranger pendant la guerre), des parents, des organisations charitables, partisanes ou humanitaires, ou du régime franquiste, qui veut récupérer ces enfants. Dans l’Espagne en guerre, l’enfance est loin d’être une cause mineure. La protéger est d’abord un enjeu politique fort : c’est un capital humain pour construire l’avenir. À un moment de centralisation des efforts de guerre de la part de la République, l’enfance devient un objet central de la lutte patriotique et politique : il faut que, malgré l’exode, ceux-ci ne perdent pas leurs racines espagnoles (chap. 4). Dans un contexte de républicanisation et de nationalisation de la vie publique et intime, des conflits de souveraineté apparaissent entre les institutions, mais aussi avec les parents, qui voient leur autorité s’éroder. De fait, l’autrice sonde leur rôle dans la prise de décision, ainsi que celui des enfants. Célia Keren revient aussi sur les autres facteurs de décision, comme le voisinage. Si les parents ou le gouvernement républicain n’envisageaient pas forcément le départ d’enfants seuls, l’évolution du front encourage les départs. C’est la peur du danger – plus que le danger lui-même – qui pousse à l’évacuation. L’autrice démontre par exemple que la destruction de Guernica par l’aviation italo-allemande (le 26 avril 1937) a créé une inflation des demandes à Santander, ville qui était encore épargnée par les bombardements, mais était susceptible de les subir. La question de savoir à qui appartiennent les enfants revient à nouveau dans le chapitre 7, consacré à leur rapatriement dans l’Espagne franquiste. Preuve de son caractère souverain, cette politique menée avec l’appui du Saint-Siège oublie là encore le désir des enfants et des parents.
Cet ouvrage saura aussi être utile à quiconque fait une histoire transnationale des mobilisations politiques. Par son approche résolument « relationnelle », l’autrice s’attache à décrire les mobilités d’hommes et les moyens mis à disposition pour l’accueil des enfants. Elle montre combien le maillage local de la CGT est largement mis à contribution, qu’il s’agisse de collectes de fonds ou de l’hébergement. Il y a un caractère dissymétrique dans cette politique de l’enfance, qui met en contact des structures associatives, en France, et une organisation étatique, en Espagne. Dans ce pays, le travail de la ministre de la Santé et de l’Assistance sociale, l’anarchiste Federica Montseny, mérite qu’on s’y arrête : les pages qui lui sont consacrées décrivent bien comment s’acquièrent et s’emploient des ressources militantes dans un contexte peu favorable. Aussi, Célia Keren montre, du côté français, comment l’enfance est instrumentalisée pour se transformer en incarnation de l’Espagne victime de guerre, cela sur un registre émotionnel. Ce dialogue entre France et Espagne ne va pas toujours sans frictions ni malentendus. Pour n’évoquer qu’un des cas traités par l’ouvrage, citons l’absence de concordance entre l’offre d’enfants, depuis l’Espagne, et sa demande, en France : associé à une figure de victime, donc féminisé, au nord des Pyrénées, l’enfant à sauver est, du côté des familles, plutôt le jeune garçon qu’on veut protéger et préserver pour le futur.
Cette enquête très aboutie sur le plan méthodologique constitue une entrée dense et rigoureuse. Véritable ouvrage de sciences sociales, d’histoire sociale en particulier, ce livre emprunte concepts et notions à la sociologie, notamment à celle des mouvements sociaux. Célia Keren prête attention à la manière dont les organisations opèrent, présentent leurs actions et collaborent ; elle scrute avec précision et pertinence la mobilisation de ressources et d’un capital militant. L’approche quantitative, dont les résultats sont habillement pesés et distillés dans l’ouvrage, renforce et nourrit les hypothèses. L’autrice voit aussi son méticuleux travail d’enquête mis en valeur par les éditions Anamosa qui – c’est une vraie qualité chez cette maison indépendante – nous donnent le goût de l’archive. Les lecteurs pourront ainsi consulter des fiches de souscription, des affiches destinées à la France, ou de la correspondance, sans oublier des photographies. L’ouvrage compte aussi une bibliographie qui saura satisfaire celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’humanitaire, des mouvements sociaux et de l’enfance. En somme, une référence incontournable pour qui travaille dans le sillage de l’histoire sociale.
Pierre Salmon
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (1 juin 2026). Célia Keren, La cause des enfants. Humanitaire et politique pendant la guerre d’Espagne (1936-1939). Le carnet du Mouvement social. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16bfb


