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Nadège Mariotti, Filmer le travail sidérurgique en France (1896-1983). Le spectacle des gestes ouvriers.


Paris, Classiques Garnier, « Histoire des techniques », 2025, 520 p.

Blooming, cowper, joy, jumbo, slabbing, autant de noms d’engins miniers ou d’installations sidérurgiques, sibyllins pour les non-initiés, parmi un vaste ensemble de machines et d’outils dont le maniement ou le pilotage sont au cœur des métiers de mineurs ou de sidérurgistes en France au XXe siècle. Comme les outils portatifs – les barres à mine, les curettes, les épinglettes, les étoupilles, les fleurets, les marteaux-piqueurs, les pics, les pointerolles, les ringards, les rivelaines ou encore les tarières –, ils ont contribué, par l’usage que leurs servants et utilisateurs en ont fait, à l’épopée industrielle française. Dans son ouvrage, issu d’une thèse en études cinématographiques et audiovisuelles soutenue en 2019, Nadège Mariotti envisage l’emploi de tous ces instruments de travail, des machines gigantesques jusqu’aux plus petits outils à main, dans le cadre de l’histoire de leur représentation filmée de 1896 à 1983. Ainsi, elle aborde à la fois le temps de l’industrialisation de la société française et celui de sa désindustrialisation – cette dernière période commençant d’ailleurs plus tôt dans les mines que dans la sidérurgie1.

À partir d’un corpus de 312 films français de non-fiction montrant des gestes techniques, et grâce à une approche pluridisciplinaire – anthropologie filmique, histoire du cinéma, histoire des techniques, histoire sociale et sociologie –, Nadège Mariotti réussit à éviter un premier écueil : évoquer des hommes au travail en passant par des choses2. En effet, l’attention que Nadège Mariotti porte aux gestes du travail, pour certains d’entre eux qualifiés par elle-même d’« irremplaçables » (p. 27 et 329), lui permet de dépasser une simple étude historico-cinématographique et spatio-temporelle des représentations de l’activité industrielle. En effet, en réalisant une analyse fine des objectifs de l’acte de filmage des métiers ouvriers miniers et sidérurgiques et des process de fabrication (« Viser l’objectif, cibler le public ») ainsi que des contraintes et des caractéristiques techniques de l’acte filmique à la mine ou dans les usines (dans la deuxième partie intitulée « Capter l’action »), elle montre qu’elle va au-delà d’une simple étude sur les représentations culturelles et sociales filmiques des mineurs et des sidérurgistes.

Mieux, Nadège Mariotti, en dressant une typologie de la technicité du geste minier et sidérurgique, démontre qu’elle possède une connaissance fine du travail des « hommes du fer3 » (p. 299-415). Neuf gestes du travail de l’acier sont ainsi définis : le geste « instrument », le geste hors champs, le geste irremplaçable, le geste de commande, le geste automate, le geste spectaculaire, le geste féminin et enfantin, le geste héroïque et le geste accidenté (reconnu comme étant un « lapsus rarissime et patrimonial », p. 407-415). Guidée par une motivation mêlant curiosité intellectuelle et considérations d’ordre plus personnel – son père était sidérurgiste, monteur-régleur au laminoir –, Nadège Mariotti établit, d’une part, les caractéristiques de la scène de l’action filmée et, d’autre part, une grille d’anthropologie visuelle d’identification des actes du travail minier et sidérurgique qui sont, finalement, des savoir-faire. Même si l’industrialisation des process de travail éloigne les mineurs et sidérurgistes d’une activité à proprement parler artisanale, dont leurs métiers conservent pourtant certaines caractéristiques jusqu’à la fin de la période étudiée dans la thèse. D’ailleurs, l’un des grands mérites de l’ouvrage est de nous faire connaître des films industriels qui nous éclairent sur cette modernisation séculaire, notamment sur les époques où elle est mise en scène et où une forme de fierté de type corporatiste transparaît grâce aux thèmes filmés. Cette fierté dépasse aussi la corporation. Par exemple, le film Longwy : un laminoir (1956), de François Chatel, est une ode au gigantisme industriel où transparaît une réelle fascination pour les installations sidérurgiques de la société Lorraine-Escaut. Comme pour d’autres films qu’elle a étudiés, Nadège Mariotti y a aussi très bien saisi les effets de style qui sont une forme de fascination pour l’industrie se retrouvant dans certains descriptifs anthropologiques et géographiques. Dans les films centrés sur les opérations de travail moins généralistes que ceux présentant tout un environnement industriel proche et lointain, le mélange entre les prises de vue d’opérations manuelles et celles de machines est très bien analysé. Grâce à des images arrêtées issues de La Mine à l’air libre (1913) et de Découverte de la mine (1974), et entre autres observations pertinentes qui jalonnent l’ouvrage, les considérations sur la façon de filmer les tirs à l’explosif dans les mines et, surtout, leur préparation, prouvent même que, grâce aux films, l’auteure a une bonne maîtrise théorique de la connaissance de certaines techniques minières qu’elle peut ainsi nous transmettre.

Plus largement, le recours à un ensemble iconographique important – images, photos, schémas, etc. – permet d’agrémenter la lecture. Le croisement entre les analyses filmiques inédites et le recours à une grande diversité de sources archivistiques plus classiques en histoire contemporaine (archives publiques et privées, municipales, départementales, nationales, journaux, périodiques et catalogues cinématographiques, etc.) fait aussi de ce livre un jalon historiographique important pour la connaissance de l’univers professionnel des « hommes du fer »,y compris des femmes et des enfants qui furent parfois leurs compagnons de travail sur certains sites et à certaines époques. Nadège Mariotti, en décrivant leur environnement de travail désormais disparu, a également réussi à donner à sa recherche une dimension patrimoniale dont seraient sûrement reconnaissants, voire fiers, celles et ceux, « femmes et hommes du fer », à qui elle a dédicacé son livre.

Pascal Raggi


  1. Marion Fontaine et Xavier Vigna, « La désindustrialisation, une histoire en cours », 20 & 21. Revue d’histoire, n° 144, 2019 ; Pascal Raggi, « Les ouvriers et les ouvrières d’Europe occidentale face aux trois temps des désindustrialisations (années 1960-années 1990) », in Fanny Gallot et Pascal Raggi (dir.), Ouvriers et ouvrières dans la désindustrialisation. Europe occidentale, 1960-1999, Paris, Atlande, 2025, p. 23-40. ↩︎
  2. Yves Schwartz, Expérience et connaissance du travail, Paris, Messidor-Éditions sociales, 1988, p. 435. ↩︎
  3. Selon la célèbre expression liée aux travaux pionniers de Serge Bonnet, L’homme du fer. Mineurs de fer et ouvriers sidérurgistes lorrains, 1889-1930, 4 t. ↩︎
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (2 juin 2026). Nadège Mariotti, Filmer le travail sidérurgique en France (1896-1983). Le spectacle des gestes ouvriers. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16bso


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