Elara Bertho, Conakry, une utopie panafricaine. Récits et contre-récits, 1958-1984.
Paris, CNRS Éditions, « Zéna », 2025, 320 p.
Le 28 septembre 1958, le projet de réforme constitutionnelle est soumis au référendum dans l’ensemble des territoires français, y compris outre-mer. Dans les outre-mer, le scrutin est compté par colonies – officiellement dénommées territoires d’outre-mer depuis 1946. La Guinée est le seul territoire qui vote massivement « non » à cette proposition constitutionnelle, accédant de ce fait à l’indépendance sans participer à la Communauté franco-africaine prônée par de Gaulle.
Cet événement fondateur de la nation guinéenne est rapidement devenu un mythe exploité politiquement. Au cœur de celui-ci se trouve le leader politique qui deviendra le premier président de la Guinée et qui le restera jusqu’à la fin de ses jours, instaurant progressivement un régime autoritaire : Sékou Touré. Du héros de l’indépendance – héros africain et panafricain – au dictateur sanguinaire et bourreau de la répression, le bilan de ce dernier reste toujours mitigé. Si de nombreuses études ont été consacrées à ce mythe, à sa genèse et à ses effets, Elara Bertho pose un nouveau regard, en tant que chercheuse en littérature, s’intéressant aux récits qui ont contribué à fabriquer le mythe.
Pour ce faire, elle a eu recours à diverses archives : documents officiels du régime, documents privés provenant des familles d’intellectuels guinéens, mais aussi textes littéraires, pour la plupart inédits. La constitution de ce corpus d’archives, fruit de plus de dix ans d’enquête de terrain, est elle-même à saluer, quand on sait la méfiance générale qui règne autour des mémoires politiques. Au fil des pages, l’autrice nous entraîne à travers les différentes étapes de son enquête. Ainsi propose-t-elle une lecture empathique de ces récits, attentive aux émotions des acteurs et actrices, loin de la position de surplomb du chercheur. C’est cette posture qui lui permet de tenir ensemble les deux faces qui constituent le bilan du régime socialiste guinéen : espoir et déception, enthousiasme et douleur.
L’ouvrage est composé de huit chapitres. Les quatre premiers suivent la mise en place graduelle de ce que l’autrice appelle la machine narrative du régime. En effet, des voix guinéennes commencent timidement à se faire entendre sous le régime colonial français. Cette prise de parole, en tant que résistance à la propagande et à la censure coloniales, constitue la base narrative du nouveau régime du pays, qui gagne son indépendance en 1958. La libération de la parole accompagne ainsi le mouvement de libération nationale guinéen, mené entre autres par les syndicalistes, étudiant·es et instituteur·ices, réunis dans l’appareil partisan du PDG-RDA (Parti démocratique guinéen-Rassemblement démocratique africain). Le magazine du parti, La Liberté, puis Horoya (à partir de 1961) et son format hebdomadaire (depuis 1969), s’impose alors graduellement sur la scène discursive nationale.
Les productions discursives analysées dans les deux premiers chapitres sont des reflets fidèles de l’évolution politique de la nouvelle nation guinéenne. Si la diversité initiale des voix qui s’expriment à travers de petits journaux, tels que Servir l’Afrique et Le Phare de Guinée, porte l’espoir des années 1950, celles-ci sont canalisées pour finalement n’en constituer qu’une seule, celle de Sékou Touré. La diversité des années 1950 se traduit également par l’appartenance sous-régionale mise en avant dans les textes, alors que la Guinée indépendante tente de s’imposer comme la nation représentant la voix « authentique » de l’Afrique.
La place importante qu’occupe la politique culturelle est également une particularité du pouvoir de Sékou Touré. La poésie et le théâtre sont les arts les plus mis en avant par le régime, rapprochant tous deux écriture et oralité. Ces circularités entre écriture et oralité nous semblent d’autant plus importantes qu’elles permettent davantage de mobilisation populaire. La traduction des poèmes et des pièces de théâtre en différentes langues locales, parallèlement à la campagne d’alphabétisation menée par le régime, traduit sa volonté de promouvoir cette mobilisation. La culture d’État doit servir la construction nationale.
Objet d’analyse des troisième et quatrième chapitres, le théâtre est par ailleurs conçu comme outil culturel de la construction nationale. Des festivals et des concours de théâtre exigent l’engagement de la jeunesse, la soumettant à des critères de création et d’évaluation en conformité avec les directives du parti. À l’image des productions discursives publiées dans les journaux, les pièces de théâtres sont écrites et montées de manière collective. Il s’agit ainsi littéralement d’une mise en scène de la collectivité nationale, orchestrée par le régime.
Cette construction nationale se fait par ailleurs en parallèle à la construction panafricaine. Dès la fin des années 1940, revendiquer une appartenance africaine offre des gages de légitimité anticoloniale aux leaders politiques émergeants. Le régime de Sékou Touré, qui s’est construit sur le mythe du « non » anticolonial, en est une illustration emblématique. Le ballet africain de Fodéba Keïta, devenu le symbole de la représentation culturelle guinéenne, témoigne également de cette continuité du narratif qui se construit dès les années 1950. La concurrence très personnelle, pour la notoriété politique mais aussi littéraire, avec Léopold Sédar Senghor contribue à renforcer cette mise en scène du panafricanisme guinéen. Les festivals panafricains d’Alger (1969) et de Lagos (1977), tous deux programmés en opposition à celui de Dakar (1966) sous Senghor, ont servi alors de vitrine à l’engagement panafricain de chaque nation, dont la Guinée sortit primée.
Or, ce panafricanisme rayonnant va de pair avec un nationalisme autoritaire. Ainsi, à travers les analyses de « l’endroit » de la machine narrative du régime, perçoit-on simultanément « l’envers » de ce même décor. L’autrice jette la lumière sur les émotions partagées, mais aussi imposées, ou encore dissimulées, qui sont émises autour des représentations culturelles. Parmi ces émotions : la peur. Elle ne se limite pas seulement aux opprimés, mais réside aussi bel et bien du côté du régime, qui se sent obligé de réprimer les émotions qui lui échappent. Sa « force » trahit ainsi sa propre fragilité.
Le cinquième chapitre, qui décrit l’atmosphère cosmopolite de Conakry en tant que capitale panafricaine, attirant les uns et décevant les autres, traduit bien cette ambivalence de la réalité. En effet, l’histoire du régime de Sékou Touré ne peut être écrite sans la situer dans une histoire globale panafricaine et transatlantique. La présence des militants et militantes panafricains, tels Miriam Makeba et Stokely Carmichael, mais aussi Kwame Nkrumah et des membres du PAI et du PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert), que l’autrice ne mentionne que rapidement, témoignent de l’effervescence à l’œuvre à Conakry dans les années 1960 et 1970.
L’espoir qu’a incarné Conakry pour les militants et militantes panafricains n’a d’égale que l’ampleur de leur déception. Comme le raconte Maryse Condé dans La vie sans fards (2012), qui retrace son parcours de la Guadeloupe à Conakry en passant par le milieu estudiantin parisien, son Afrique de rêve s’avère être une illusion. Tandis que cette désillusion la pousse à quitter la Guinée, sa sœur, Guillette Bucolon, qui y reste, est témoin de cette transformation du rêve en cauchemar.
Le cinquième chapitre fonctionne en miroir du septième, qui décrit les activités des Guinéens et de leurs familles exilés à Dakar. Tandis que Conakry tente de construire son prestige en accueillant des réfugié·es politiques panafricains, y compris les membres clandestins du PAI, venus du Sénégal pour fuir la répression de Senghor, le régime guinéen produit ses propres réfugié·es qui seront à leur tour accueillis à Dakar par Senghor. La parole de Djibril Tamsir Niane, qui se libère secrètement dans son cahier personnel, est particulièrement émouvante. Niane, qui a participé à la phase initiale de la construction de la machine narrative, reprend la rhétorique de la révolution de façon ironique, avant d’« opérer une critique très franche » du « Tyran divinisé » (p. 254-55). L’autrice fait parler ces très riches archives privées de Niane, qui est resté jusqu’au bout militant panafricain et patriote guinéen. On ne peut qu’imaginer la force de ses idéaux quand on sait la torture qu’il a subie, ainsi que l’atmosphère de terreur qui règne jusqu’après la mort de Sékou Touré, mise en lumière dans le chapitre 6, dans les rares textes du quotidien des « peuples anonymes ».
Les survivants tentent ainsi de construire leur mémoire en distinguant les idéaux du régime. Or, comme l’autrice s’est attachée à le montrer tout au long de l’ouvrage, il s’agit d’une histoire ambivalente, aux deux faces inséparables. Cette ambiguïté persiste jusque dans l’identification des rôles de « victimes » et de « bourreaux », dont il est question dans le dernier chapitre. Fodéba Keïta, l’incarnation culturelle par excellence du régime de Sékou Touré, qui créera le camp de rétention Boiro dans lequel lui-même finira sa vie, illustre de manière emblématique cette dualité.
C’est avec délicatesse et sincérité qu’Elara Bertho aborde le terrain, les témoins et les archives, pourtant chargés de mémoires encore vives. Elle convie les lecteurs à la suivre dans ce parcours empathique au travers duquel plusieurs frontières sont franchies. Frontières disciplinaires d’abord, en croisant les études littéraires, historiques et anthropologiques. Géographiques ensuite, à la manière des militants et militantes panafricains évoluant entre les différentes localités de la sous-région ouest-africaine mais en en connectant également d’autres, outre-Atlantique. Ces connexions et circulations politiques nous incitent à faire des comparaisons avec d’autres régimes révolutionnaires panafricains, tels que ceux de Nkrumah, au Ghana, ou de Sankara, au Burkina Faso.
Sakiko Nakao
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (3 juin 2026). Elara Bertho, Conakry, une utopie panafricaine. Récits et contre-récits, 1958-1984. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16bsp


