Camille Masclet, Le féminisme en héritage. Incidences intimes et transmission familiale d’une lutte politique.
Paris, PUF, 2025, 344 p.
Depuis 2017, la vague #MeToo, massive et protéiforme, libère la parole. Après trois longues décennies de recul du militantisme féministe, elle a grossi les rangs des manifestations du 25 novembre et du 8 mars, entraîné la publication de centaines d’ouvrages traitant du genre, du patriarcat, des luttes, de l’histoire des femmes, amené le sujet du féminisme sur les réseaux sociaux et les plateaux de télévision.
Mais quel est l’impact de ces diverses formes d’engagements sur les vies intimes, amoureuses, sexuelles et sur l’éducation des enfants ? Camille Masclet, chargée de recherche au CNRS et rattachée au Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP), propose un certain nombre de pistes pour répondre à cette question, peu abordée dans la littérature. Le féminisme en héritage, issu de sa thèse de sociologie soutenue en 2017 sous la direction de Michèle Ferrand et d’Olivier Fillieule, s’appuie sur une enquête réalisée entre 2010 et 2013 auprès d’actrices engagées dans le mouvement des années 1970-1980 et de leurs enfants, afin de comprendre les incidences intimes et les effets de la transmission familiale de l’engagement pour la cause des femmes en France.
Pour apprécier la force transformatrice du féminisme pour les deux générations, elle s’intéresse à la question, aussi personnelle que politique, de l’héritage, à travers trois dimensions : la transformation de soi et la socialisation de genre, les relations sexuelles et conjugales, la maternité et l’éducation des enfants.
Les trajectoires des militantes ayant œuvré pour la libération des femmes dans les années 1970 sont peu étudiées en comparaison des autres mouvements sociaux. Et quand c’est le cas, leur parcours est souvent extrapolé à partir de quelques figures parisiennes. Pour décentrer le regard, la sociologue choisit d’éloigner son terrain de Paris et s’intéresse aux trajectoires et à la carrière militante de femmes ordinaires et anonymes. Elle a retrouvé, grâce à un travail d’enquête s’appuyant sur des fonds d’archives variés et sur l’aide d’anciennes militantes, des femmes ayant exercé une forme de militantisme au sein de collectifs ou d’associations féministes à Lyon ou à Grenoble entre 1970 et 1984. Elle a interrogé plus d’une centaine de ces militantes par questionnaire, puis quarante-six au cours de longs entretiens destinés à reconstituer des trajectoires militantes et personnelles. Le travail est complété par des entretiens réalisés auprès de vingt-quatre de leurs enfants, filles ou garçons. Toute cette matière – archives, questionnaires, récits de vie – lui a permis de se concentrer sur les effets politiques et intimes des engagements féministes pour les deux générations.
Il ressort de l’analyse des origines familiales, sociales et politiques des militantes, développée dans le premier chapitre, une photo de groupe moins homogène que celle habituellement donnée à voir. Au moment de leur engagement, les féministes ne sont pas toutes étudiantes, ni toutes de milieu privilégié et politisé, et n’ont pas toutes, loin de là, pris une part active dans les mouvements de mai et juin 1968. Cependant, on retrouve un arrière-plan commun dans leur entrée dans les mouvements féministes : des conditions raciales et sociales qui facilitent l’engagement, une conscience de genre préalablement forgée par leurs expériences biographiques genrées, ainsi qu’un contexte politique et militant qui les expose aux idées et aux revendications politiques par le biais de leurs liens personnels ou organisationnels, souvent intriqués.
Dans le deuxième chapitre, la sociologue se penche plus particulièrement sur l’expérience socialisatrice des groupes femmes, qu’elle documente par les archives de militantes et le questionnaire dont elle croise les données. Elle dessine trois temps dans le mouvement, qui démarre en 1971, au cours desquels la participation effective mais aussi les différentes pratiques inhérentes aux groupes femmes (formations théoriques, lectures, récits personnels) constituent une socialisation de transformation individuelle qui vient se superposer à leur socialisation de genre antérieure. Les revendications féministes viennent résonner dans leur parcours intime : le « personnel » devient « politique », le genre se dévoile en tant que rapport de domination et les femmes s’affirment comme sujets autonomes en s’affranchissant de certaines normes.
En étudiant plus particulièrement, dans un troisième chapitre, les trajectoires affectives et conjugales des féministes, on constate combien les mobilisations (1970-1975) influent sur les expériences intimes. En effet, partant du principe que la sexualité et le mariage – symboles pour les féministes de l’oppression des femmes – sont des foyers majeurs de la fabrique du genre, elles prennent dans leur grande majorité pour cible le schéma dominant du couple monogame et hétérosexuel. Qu’elles sortent, pendant cette période, de ce modèle (relations ouvertes, expériences multiples, homosexualité ou bisexualité) ou qu’elles cherchent à le transformer (bataille sur la répartition égalitaire des tâches domestiques, réappropriation de leur nom de naissance, remise en question de l’obligatoire cohabitation du couple), la socialisation militante joue un grand rôle dans les transferts entre sphère militante et sphère personnelle, même si les transformations s’opèrent de façon variée et non mécanique. L’inverse aussi est vrai : à partir des années 1980, le reflux des mobilisations et la sous-culture féministe jouent sur le recul des pratiques de transformation du genre dans la sphère intime.
Au mitan des années 1970, les féministes devenues mères sont majoritaires, ce qui vient relativiser l’idée selon laquelle les féministes n’auraient pas eu d’enfants pendant le mouvement. De leur côté, celles qui ont choisi la non-parentalité peuvent s’appuyer sur les apprentissages acquis dans les mobilisations pour les conforter dans leur écart avec les normes de genre et la sexualité dominante. Les deux expériences – être à la fois mère et féministe – sont d’ailleurs souvent en tension au sein du mouvement. La maternité, pensée comme « esclave », suscite un malaise dans les milieux féministes à leur tour producteurs de nouvelles normes. En croisant les témoignages des militantes avec ceux de leurs enfants, Camille Masclet, dans le quatrième chapitre, scrute les répercussions personnelles de l’engagement en montrant comment, directement ou indirectement, le féminisme imprègne la socialisation de la deuxième génération, la sphère familiale devenant un espace de transmission intergénérationnelle (encouragement à l’autonomie des enfants et liberté des mères, contre-éducation féministe explicite ou plus diffuse, modèle maternel, paternel ou de l’entourage en rupture avec les modèles traditionnels genrés).
Si l’on constate dès les années 1980 un désengagement, la révolution féministe résiste à l’épreuve du temps. Le chapitre suivant montre qu’elle laisse une empreinte forte sur les trajectoires des féministes, en façonnant durablement leur rapport au politique dans les différentes sphères de leur vie. En effet, la socialisation féministe transparaît dans le maintien d’une affiliation symbolique au groupe et dans le fait de continuer à déployer un cadre interprétatif, des ressources, des convictions et des pratiques féministes dans un cadre plus ordinaire.
Qu’en est-il de leurs enfants ? Qu’ont-ils fait de cet héritage ? L’auteure, à travers de nombreux exemples, montre dans le dernier chapitre que si le féminisme imprègne la socialisation primaire des enfants des militantes, il se transmet de façon contrastée et plus ou moins politisée dans un contexte où, des années 1980 à #MeToo, on stigmatise le fait d’être féministe. S’ils héritent des préférences et positions politiques de leurs parents, mais aussi d’un rapport affectif aux luttes de leurs mères, il ne s’ensuit pas souvent d’engagement militant. Quant aux dispositions à transformer le genre, que ce soit symboliquement ou concrètement, elles s’expriment de manières diverses, leur intériorisation étant par ailleurs favorisée et légitimisée par les normes de classes moyennes et supérieures auxquelles la plupart appartiennent. Le rapport des enfants de militantes au féminisme varie entre distanciation et revendication, déperdition et transformation, influencé entre autres par leurs expériences de genre et revisité à partir des nouvelles grilles de lecture et des nouveaux contenus développés au début des années 2000. Camille Masclet met au jour quelques cas de socialisation inversée, à rebours, où le féminisme des mères se trouve à son tour transformé par le féminisme des enfants.
Cet ouvrage, illustré de nombreux exemples, réussit son pari. Comme nous l’avons dit, grâce au portrait collectif et contrasté de militantes ordinaires, il déjoue les représentations communes qui peuvent persister sur le mouvement féministe des années 1970 et nous aide à mieux appréhender le changement social engendré par les mouvements féministes. En essayant de saisir ses effets à long terme, Camille Masclet nous invite à traverser l’histoire du féminisme des années 1970 à nos jours dans ses ruptures, ses reflux et ses continuités, en restant à la hauteur des militantes et de leurs enfants, nous amenant à regarder les enjeux, les controverses, les transformations contemporaines des féminismes non pas en surplomb mais de l’intérieur, mettant ainsi en lumière une pensée en mouvement, une pensée vivante.
Patricia Godard
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (4 juin 2026). Camille Masclet, Le féminisme en héritage. Incidences intimes et transmission familiale d’une lutte politique. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16c3n


