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Grégory Pierrot, Fantômes de la révolution noire. Une histoire culturelle transatlantique.

Carennac, Ròt-Bò-Krik, 2026, 352 p.

Une fois n’est pas coutume, débutons par quelques mots sur Ròt-Bò-Krik, maison d’édition fondée en 2021, « l’autre bout de la crique » en créole guyanais, un quartier de Cayenne hors de la ville coloniale, puis le nom d’une revue anticolonialiste1. L’ambition affichée est de publier des ouvrages « improbables, méconnus, saillants, inflammatoires, cosmopolites, énervés, prolifiques, bariolés, coupants2 ». Grégory Pierrot, professeur de littérature à l’Université du Connecticut, fait partie de son collectif éditorial et participe pleinement de cette ambition avec les Fantômes de la révolution noire, qui propose une histoire globale des échos des mobilisations noires dans le champ artistique et littéraire. En introduction, le documentaire La Mort de Danton, réalisé par Alice Diop en 2011, permet de soulever différentes questions, à travers le parcours de l’acteur Steve Tientcheu, entre cité des 3 000 à Aulnay et Cours Simon3.

Comment exorciser le passé de la suprématie blanche et le présent des représentations raciales ? La cinéaste Sarah Maldoror propose de « nous jouer de ce passé. De nous moquer des nègres tels qu’ils sont vus par des Blancs » (p. 30). Cela signifie souvent de porter un masque, celui de l’Autre, comme le firent les comédiens et comédiennes des Griots, « compagnie africaine d’art dramatique », pour jouer Les Nègres de Genet, en inversant le blackface des minstrel shows. Mais aussi de se masquer, « Donner le change pour changer la donne », comme l’écrivait le romancier africain américain Ralph Ellison en 19584. Ces multiples visages renvoient à la double conscience pensée par DuBois, dont la problématique traverse le livre, jusqu’à devenir une clé de lecture. L’auteur, spécialiste en littérature africaine américaine, rappelle comment le schéma narratif des récits d’esclaves empruntait souvent la forme des récits de réussite sociale, dits rags to riches (« des haillons à la fortune ») afin de toucher le public blanc.

Un autre thème est celui des circulations, adaptations des œuvres, entre roman, théâtre, musique, cinéma, mais surtout de part et d’autre de l’Atlantique. Les fantômes du titre renvoient au Métro fantôme, titre français de Dutchman, une pièce de LeRoi Jones en 1964, mais aussi au ghostwriter, qu’on s’obstine à nommer « nègre » en français, une autre allusion aux masques qui permettent de franchir la ligne de couleur. Le livre cherche à rendre visible un espace culturel unifié, celui du Pouvoir noir, un Atlantique noir de la révolution5. En effet, la « question de la noirité » se pose à l’échelle globale, bien qu’en France, comme le rappelle l’auteur, on considère « qu’il y a quelque chose de noble à ne pas voir la couleur » (p. 17) et on connaît mieux l’histoire africaine américaine que la part d’histoire française qui met en jeu les questions raciales – l’histoire de la condition noire reste trop souvent cantonnée à la recherche6. Ceci dit, cet essai est surtout consacré au Black Power étatsunien.

Enfin, le propos principal de l’ouvrage est de faire émerger la multiplicité des liens qui unissent l’histoire politique et l’histoire culturelle des mouvements de libération noire : les fantômes, ces nombreuses références artistiques, font écho aux mouvements révolutionnaires qui « génèrent et se nourrissent de foisonnements culturels » (p. 33). « L’art, c’est déjà la guerre », comme le propose la conclusion qui cite un discours de James Forman, militant du Student Nonviolent Coordinating Committee en 1967 : « La libération viendra d’une chose noire » (p. 322)7.

Quatre chapitres, qui suivent approximativement une chronologie de la guerre de Sécession aux années 1970, mettent en évidence quelques thèmes récurrents. Tout d’abord, le départ, avec notamment le potentiel retour en Afrique. Puis, le « Temps des fables » évoque les récits politiques qui, avec Malcolm X, James Baldwin ou Frantz Fanon, associent libération noire et mouvement de décolonisation. « Arts noirs, musiques de feu » se penche sur une révolte qui devient révolution musicale et stylistique avec LeRoi Jones/Amiri Baraka : théâtre, musique, poésie, liés au Black Arts Movement – les arts plastiques restent en dehors du champ. Finalement, les révoltes des ghettos, à partir de celles d’Harlem (1964) puis de Watts (1965), et le développement du Black Panther Party donnent jour à des fictions qui mettent en scène les masses, le peuple noir en révolte, et des fictions de guerre civile apocalyptique.

Les « Chants du départ » explore la diversité des figures de l’exode, comme une « anti-conquête », un colonialisme à rebours : force du récit des Hébreux, « retours » vers l’Afrique, au Libéria ou au Sierra Leone, mais aussi le roman inachevé de Martin Robert Delany, Blake: or the Huts of America (1859) ou les projets africains de Marcus Garvey et de la Black Star Line, la compagnie maritime qu’il fonde en 1919. Puis, avec la guerre froide, tandis que Wernher Von Braun, un des pères des V2, pilote le programme spatial américain, Ray Bradbury imagine dans Chroniques martiennes des départs plus lointains encore. Une nouvelle décrit la colonisation de Mars par les Africains Américains ; une deuxième montre les Blancs, derniers survivants d’une Terre atomisée, contraints de s’y réfugier à leur tour. Seules deux solutions perdurent face à la culpabilité blanche, la réparation ou la séparation. En 1963, la pièce de Douglas Turner Ward, Day of Absence, montre une ville du Sud dont les Noirs ont disparu, tandis qu’en 1962 William Melvin Kelley imagine, dans le roman Un autre tambour, leur départ en masse, emmenés par un nouveau Caliban. Les Blancs furieux se hâtent de lyncher celui qui n’a pas voulu fuir. Ce thème du sauveur noir, sujet des recherches de Grégory Pierrot8, est ancien : dès le XVIIe siècle, l’autrice Aphra Behn imaginait un prince noir rédempteur, Oroonoko (p. 88)9.

Le chapitre 2, le « Temps des fables », évoque encore les fictions de la race quand elles participent d’une politique. Ainsi, les Contes de l’oncle Rémus (1881) du suprémaciste blanc Joel Chandler Harris, s’approprient les récits des plantations, pour en pervertir le sens et prétendre que les affranchis regrettaient l’esclavage, comme l’a démontré Bernard Wolfe10. Le mythe de la création de la race blanche proposé par la Nation of Islam recourt aux sciences de son temps, raciologie « scientifique » et vaisseau spatial, d’où viendront les rédempteurs11. Différents courants du nationalisme noir sont évoqués : Robert Franklin Williams, qui organisa la résistance armée à Monroe, Caroline du Nord ; Harold Cruse, critique des leaders noirs12 ; et bien sûr Malcolm X, et la manière dont il fut perçu lors de son passage à Paris en 1965, dans un pays où le racisme antimusulman est exacerbé par la guerre d’Algérie, où les Black Muslims sont suspects à ce titre. La préfecture s’inquiète des possibles liens avec les revendications antillaises et le Groupe d’organisation nationale de Guadeloupe (GONG), fondé à Paris en 1963.

Le chapitre 3 revient sur les années du Black Arts Movement. Si une révolution artistique avait le pouvoir de déclencher une révolution politique, nul doute que le Black Arts Repertory Theatre/School (BARTS), fondé par LeRoi Jones à Harlem en 1965, en serait l’épicentre13. Le Free Jazz donne sa forme musicale à l’insurrection. Sun Ra, arrivé tout droit de Saturne, joue avec les styles et les références ésotériques inspirées de la franc-maçonnerie noire14, de l’Égyptologie telle que pratiquée par les nationalistes inspirés par Cheikh Anta Diop15 et de l’afrocentrisme16. Cependant, en 1965, les émeutes de Watts démontrent que les inégalités de classe sont désormais centrales, et la question qui se pose en filigrane est celle de l’alliance entre Blancs progressistes et mouvements noirs17. Ainsi, les nationalistes culturels façon Sun Ra ne font pas que des émules, et le Français Jacques Coursil, trompettiste antillais installé à New York, déclare à leur sujet : « Tous ces gens sont racistes, c’en est pas possible » (p. 220).

« Un seul superhéros : le peuple » articule enfin les révoltes des ghettos avec des créations liées : théâtre avec Sonia Sanchez, roman avec notamment Sam Greenlee (The Spook Who Sat by the Door)18 et films avec Med Hondo, Melvin Van Peebles. Les Antilles et le massacre colonial de « Mé 67 » sont évoqués pour rendre compte d’une période où la violence de la répression n’est pas qu’étatsunienne19.

Un thème reste implicite, qui aurait sans doute pu être précisé : la question de l’alliance avec la gauche, les rapports entre classe et race. La relation de très nombreux artistes et intellectuels africains américains avec la gauche américaine, le Parti communiste, ou plus généralement le marxisme est à peine évoquée, alors qu’il s’agit d’un phénomène majeur des années 193020. L’auteur insiste sur ce qu’il désigne comme « l’aveuglement historique de la gauche américaine [qui] l’avait éloigné de la communauté noire » (p. 219), selon une historiographie ancienne marquée par le maccarthysme21. Cependant, s’il est vrai que dès les années 1940 de très nombreux sympathisants prennent leurs distances avec la gauche, c’est du fait de la politique imposée depuis Moscou, dont les revirements et les renoncements sont perçus comme une trahison22. De même, Grégory Pierrot présente différentes nuances du nationalisme noir, avec souvent comme ligne de démarcation implicite entre modérés et radicaux la seule question du recours à la violence, ce qui est réducteur, au risque de reproduire la dichotomie simpliste entre Martin Luther King versus Malcolm X, comme l’auteur le montre lui-même dans d’autres pages23. Ainsi, en citant Harold Cruse, pour rappeler que les nationalistes culturels défendaient en définitive des « valeurs plus bourgeoises et progressistes que révolutionnaires » (p. 256). La périodisation choisie favorise les années 1960, ce qui tend à réduire le nationalisme noir à cette seule période, alors qu’il est possible de définir bien plus largement le Black Power mais aussi de retracer ses liens avec la gauche des années antérieures24. Cela produit une forme de point aveugle sur les années 1920 et 1930, période pourtant décisive de la création africaine américaine. Enfin, il faut passer vite sur quelques erreurs factuelles – le rapport Moynihan n’a pas été commandé en 1966 par le président Johnson, mais publié en 1965 alors que Daniel Moynihan est un haut fonctionnaire du Department of Labor25.

Le tourbillon des références est toujours passionnant, parfois étourdissant, mais la démonstration progresse finement pour exposer les liens entre arts et politiques. Pour finir, cette histoire culturelle proposée par un spécialiste en littérature intéressera largement au travers des disciplines.

Olivier Maheo


  1. Fondée par Shaka Karebu (ex-Michel Kapel) à la fin des années 1970. ↩︎
  2. Voir le site internet, https://www.rot-bo-krik.com/a-propos. ↩︎
  3. Alice Diop, La Mort de Danton, Rennes, Mille et une Films, 2011. ↩︎
  4. Ralph Ellison, « Change the joke and slip the yoke », The Partisan Review, vol. 25, no 1, 1958, p. 212-222. ↩︎
  5. Paul Gilroy, The Black Atlantic. Modernity and Double Consciousness, Londres, Verso Books, 1993. ↩︎
  6. Sylvain Pattieu, Emmanuelle Sibeud et Tyler Edward Stovall, The Black Populations of France. Histories from Metropole to Colony, Lincoln, University of Nebraska Press, 2022 ; Pap Ndiaye, La condition noire. Essai sur une minorité française, Paris, Calmann-Lévy, 2008. ↩︎
  7. James Forman, Liberation Will Come from a Black Thing, Washington, Students for a Democratic Society, 1967.
    ↩︎
  8. Grégory Pierrot, The Black Avenger in Atlantic Culture, Athens, University of Georgia Press, 2019. ↩︎
  9. Aphra Behn, Oroonoko. Or, The Royal Slave. A True History, Londres, Will. Canning, 1688. ↩︎
  10. Bernard Wolfe, « L’Oncle Rémus et son lapin », Les Temps modernes, n° 43, 1949, p. 331-332. ↩︎
  11. Nils Duranton, « Yakub et la création de la ‟race” blanche dans le récit de la Nation of Islam », Carnet Hypothèse ReLRace, https://relrace.hypotheses.org/7104, 9 mars 2023 ; Stephen H. Norwood et Eunice G. Pollack, « White devils, satanic Jews: The Nation of Islam from Fard to Farrakhan », Modern Judaism, vol. 40, n° 2, 2020, p. 137-168. ↩︎
  12. Harold Cruse, The Crisis of the Negro Intellectual from Its Origins to the Present, New York, William Morrow & Company, 1967. ↩︎
  13. Komozi Woodard, A Nation Within a Nation. Amiri Baraka (LeRoi Jones) and Black Power Politics, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1999. ↩︎
  14. Cécile Révauger, Black Freemasonry. From Prince Hall to the Giants of Jazz, Rochester, Inner Traditions, 2016. ↩︎
  15. Iris Schmeisser, « ‟Ethiopia shall soon stretch forth her hands”. Ethiopianism, Egyptomania, and the Arts of the Harlem Renaissance », in Geneviève Fabre et Klaus Benesch (dir.), African Diasporas in the New and Old Worlds. Consciousness and Imagination, Amsterdam, Rodopi, 2004, p. 263-286 ; Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture. De l’Antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire d’aujourd’hui, Paris, Éditions africaines, 1954. ↩︎
  16. Stephen Howe, Afrocentrism. Mythical Pasts and Imagined Homes, Londres-New York, Verso, 1999 ; Sarah Fila-Bakabadio, Africa on my mind: l’afrocentrisme aux Etats-Unis, Paris, Les Indes savantes, 2016. ↩︎
  17. Cécile Coquet-Mokoko, « Les défis des alliances interraciales aux États-Unis du XIXe au XXe siècle », Revue française d’études américaines, n° 185, 2025, p. 4-11. ↩︎
  18. Sam Greenlee, The Spook Who Sat by the Door, Londres, Allison & Busby, 1969. ↩︎
  19. Elsa Dorlin (dir.), Guadeloupe, mai 67. Massacrer et laisser mourir, Montreuil, Libertalia, 2023 ; Raymond B. Gama et Jean-Pierre Sainton, Mé 67 : mémoire d’un événement, Pointe-à-Pitre, Société guadeloupéenne d’édition et de diffusion, 1985. ↩︎
  20. James Edward Smethurst, The New Red Negro. The Literary Left and African American Poetry, 1930-1946, New York, Oxford University Press, 1999 ; Alan M. Wald, Exiles from the Future Time. The Forging of the Mid-Twentieth Century Literary Left, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2002. ↩︎
  21. Wilson Record, The Negro and the Communist Party, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1951. ↩︎
  22. Michael Goldfield, The Southern Key. Class, Race, and Radicalism in the 1930s and 1940s, New York, Oxford University Press, 2020 ; Ahmed Shawki, Black Liberation and Socialism, Chicago, Haymarket Books, 2006 ; Richard Wright, « I tried to be a Communist »,The Atlantic Monthly, septembre 1944, p. 48-56, http://www.UNZ.org/Pub/AtlanticMonthly-1944sep-00048. ↩︎
  23. Martin Luther King et Cornel West, The Radical King, Boston, Beacon Press, 2015 ; Sylvie Laurent, Martin Luther King. Une biographie intellectuelle et politique, Paris, Éditions du Seuil, 2015. ↩︎
  24. Peniel E. Joseph, « The Black Power Movement: A state of the field », The Journal of American History, vol. 96, n° 3, 2009, p. 751-776 ; Olivier Maheo, « ‟Queen Mother” Moore, une militante longtemps oubliée à l’origine des revendications pour les réparations aux États-Unis », Esclavages & Post-esclavages, n° 5, 2021. ↩︎
  25. Il a été nommé en 1963, sous Kennedy, Assistant Secretary of Labor for Policy, Planning and Research, et son rapport est le résultat d’une commande de Kennedy. ↩︎
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (4 juillet 2026). Grégory Pierrot, Fantômes de la révolution noire. Une histoire culturelle transatlantique. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 5 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ii7


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